© Vraiment Vraiment

Dans le cadre de notre livre blanc en faveur de la ville pour tous, nous avons rencontré une diversité d’acteurs intervenant sur des segments très variés. Agence franco-belge née en 2017, Vraiment-Vraiment se définit comme une agence de design d’intérêt général. Avec Maxence de Block et Elisa Soyer-Chaudun, de l’agence parisienne, nous sommes revenus sur ce concept, notamment via un projet francilien, dans la commune de Massy.

Pouvez-vous présenter succinctement Vraiment-Vraiment, et notamment le concept de design d’intérêt général ?

Maxence De Block : Chez Vraiment-Vraiment, nous travaillons avec les techniques du design appliquées aux politiques publiques. Ces techniques s’appuient sur deux piliers,” l’assistance à maîtrise d’usage” et “le droit à l’erreur”. Nous n’arrivons jamais avec une méthodologie préconçue, même si certains points d’attention sont communs à tous nos projets. On développe des outils qui permettent de capter et d’encapaciter les usagers qui restent en dehors des cercles de concertation habituels (les enfants, les adolescents ou encore les mères célibataires, etc.). L’usager est au centre de la conception des solutions tout au long du projet. Le but est de recueillir les informations et la matière issues des besoins réels des usagers, afin que les personnes qui travaillent avec nous puissent être actrices du projet : c’est ce qu’on appelle la co-conception. Nous ne nous arrêtons pas seulement à l’architecture, à l’urbanisme ou au design urbain.

Atelier de co-conception avec les habitants du quartier Alphonse Karr dans le 19eme arrondissement de Paris, Vraiment Vraiment pour Paris Habitat

Elisa Soyer-Chaudun :  Nous irriguons ce travail autour de l’architecture et de l’urbanisme avec d’autres approches : du design de service, d’espace, de mobilier, d’une analyse plus sociologique du contexte d’intervention et des jeux d’acteurs. Car de nombreuses thématiques sont sous-jacentes aux projets urbains à l’échelle d’une parcelle : histoire du quartier, profils des habitants, habitudes de consommation et de déplacement, dynamiques associatives, jusqu’aux articulations avec les politiques de mobilité, de développement économique, agroalimentaire ou développement durable… Nous recoupons notre travail avec un très large spectre d’enjeux et d’acteurs.

Maxence De Block : Nous nous intéressons aussi à comment les solutions évoluent dans le temps, aux systèmes de gestion et de gouvernance partagée. Nous allons donc tester et expérimenter de nouveaux modèles. Ce qu’on appelle couramment l’urbanisme transitoire, ou tactique, nous l’appelons le “droit à l’erreur. Ces expérimentations nous permettent de tirer des enseignements, de montrer ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Une fois que nous avons testé ces nouveaux principes, nous les intégrons au projet. L’urbanisme transitoire, nous ne le voyons pas comme éphémère, mais bien comme l’amorce du site en devenir et de ses usages futurs.

Elisa Soyer-Chaudun : Sur la mission d’intérêt général, il est important de rappeler que bien souvent, on se retrouve avec les usagers oubliés des projets de long-terme, qui sont parfois un peu hors sol, souvent parce que ce sont des temporalités et des budgets qui nous dépassent largement. Et même s’il y a des démarches de concertation mises en place par la maîtrise d’ouvrage, ce n’est pas à proprement parlé des temps de construction collective du projet, et le fil rouge de l’intérêt général des usagers est souvent dilué dans les impératifs économiques et techniques du projet. Notre métier c’est vraiment d’arriver dans ces interstices, de rappeler systématiquement le point de vue usager et l’objectif d’intérêt général.

Au-delà du principe de la maîtrise d’usage, comment fait-on concrètement pour sortir du transitoire dans les projets ?

Maxence De Block : nous croyons vraiment à la constitution d’un système de passage de relais. Nous allons venir activer un site pendant 1 à 5 ans, avec l’objectif que ça continue ensuite avec les acteurs locaux, car autrement, l’animation est circonscrite à notre présence. Nous essayons de créer un passage de relais avec les acteurs locaux, tels que les associations, les habitants, et parfois même avec des acteurs plus institutionnels. Nous allons par exemple pouvoir travailler avec les agents techniques de la ville, afin d’aborder la question de la maintenance ou avec un collectif d’habitants sur des questions d’autogestion d’un espace ou d’un service.

Un atelier vélo autogéré et partagé par une entreprise de cylcolostique et les habitants du quartier tout proche, Vraiment Vraiment le Hangar du Kanaal à Anderlchet

Pouvez-vous présenter l’un de vos projets pour illustrer votre démarche et les résultats qui peuvent en émerger ?

Elisa Soyer-Chaudun : À Massy (Essonne), nous accompagnons BNP Paribas Real Estate sur le volet maîtrise d’usage pour un projet immobilier associant logements, zones d’activités et bureaux, pour aiguiller la programmation des rez-de-chaussée et l’aménagement des espaces. Le projet est encore loin d’être terminé. De notre côté, nous avons terminé une phase de diagnostic et avons transmis des fiches programmatiques aux maîtrise d’ouvrage et maîtrise d’œuvre, après plusieurs mois d’itération autour des besoins d’usage et des contraintes du projet. La question de la maîtrise d’usage est fondamentale pour irriguer le travail des MOE, face aux mutations de la ville, à la coexistence de publics très variés, à la juxtaposition de dynamiques socio-économiques dans des unités restreintes. A l’échelle de la parcelle, nous avons vite réalisé qu’elle était à l’intersection d’axes de vie importants, de publics très différents, et qu’elle nécessitait de faire dialoguer plusieurs fonctions. Ce qui justifiait complètement une approche par la maîtrise d’usage ! Nous avons rencontré beaucoup d’interlocuteurs, tels que les habitants du site, les services de la ville, de l’agglomération, les élus, pour mettre à plat ces enjeux.

Maxence De Block : Nous nous sommes rapidement rendu compte que les enfants et les parents étaient les premiers utilisateurs du site. Le site est sur le chemin de l’école juste derrière. Ils l’utilisent pour des usages spécifiques, mais de manière quotidienne, contrairement au public de la mosquée située à proximité par exemple, qui eux, sont essentiellement présents le vendredi. Au sein de la parcelle, avec des trottoirs pas finis, il était assez évident que le chemin de l’école n’était pas forcément une partie de plaisir, avec beaucoup d’installations temporaires, des trottoirs très étroits etc. C’est pour ça que nous avons assez rapidement développé l’idée d’un sentier des écoles. L’objectif était d’en faire un support social, avec la rencontre des parents par exemple. Ainsi, pour compléter ce que disait Elisa, nous avons aussi rencontré l’association des parents d’élèves, la directrice de l’école, certains élèves aussi. Nous avons également travaillé avec le service sportif de la ville, afin de pouvoir proposer des activités frugales à proximité du projet. Cela a permis d’organiser un pédibus, offrant la possibilité pour les élèves et les parents d’emprunter un raccourci à travers différents espaces non construits.

Usage des trottoirs à proximité du site de projet à Massy, Vraiment Vraiment pour BNP Paribas

Comment avez-vous pu identifier les personnes ressources, et quels outils avez-vous employé pour faire émerger une maîtrise d’usage ?  

Maxence De Block : nous avons eu la chance de pouvoir échanger assez rapidement avec le directeur de cabinet de la mairie de Massy, laquelle nous a fléché plusieurs acteurs sur le territoire, lesquels nous ont eux-mêmes orienté vers d’autres acteurs etc., c’est aussi ce qui est bien avec l’immersion locale, ce genre de liens qui se tissent ! Nous avons complété cette liste de contacts par notre propre travail de repérage des interlocuteurs. Ensuite, nous avons créé un système d’entretiens visant à rendre les personnes actives, notamment avec des cartes à réaction, fonctionnant comme des photographies références, sur la base desquelles faire réagir les participants. C’est une espèce de jeu que nous avons mis en œuvre au fur et à mesure de nos rencontres, en demandant à chaque fois de sélectionner 5 ou 6 cartes, selon ce qui pouvait manquer à Massy. L’idée n’est pas de faire voter les gens via un processus formel, mais de les inviter à faire part de leurs manques, de leurs besoins, via la prise de parole.

Atelier cartes à réaction avec les habitants du collège La Justice à Cergy, Vraiment Vraiment pour le conseil départemental du Val-d’Oise.

A quel moment avez-vous été intégré au projet, notamment pour pouvoir influer sur la programmation du site ?

Elisa Soyer-Chaudun : nous avons été intégrés à la démarche bien en amont, avant même que le plan masse ne soit fixé, ce qui a permis beaucoup d’itérations avec les architectes. Même s’il y avait certains invariants dans la programmation, limitant en quelque sorte les marges de manœuvre, nous avons tout de même pu faire évoluer plusieurs éléments à la marge. Par exemple, il y a un projet de crèche sur la parcelle, initialement située à l’opposé du site par rapport à l’école, nous avons donc proposé de la rapprocher au maximum de l’école. Nous avons pu apporter ce genre d’attention aux usages du quotidien, qui peut paraître évidente, mais qui n’est pas forcément au premier plan lorsqu’on travaille à l’échelle d’un plan masse. En essayant de faire émerger une réelle maîtrise d’usage au sein des projets, nous sommes toujours en train de réaliser un travail d’aller-retour entre l’idéal des usages et la réalité technique et financière du projet. Nous avons un peu ce rôle de médiateurs, étant donné que nous travaillons avec une diversité d’acteurs qui n’ont pas forcément le même langage.

Avec une grande diversité d’acteurs, les apports de Vraiment-Vraiment pour l’élaboration d’une ville pour tous sont mis en avant dans notre livre blanc, à paraître très prochainement. Plus que quelques semaines d’attente !

Ouvrage réalisé avec le soutien de ALIOS, AREP, BNP PARIBAS REAL ESTATE, CITALLIOS , et le CONSEIL DEPARTEMENTAL DES YVELINES

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