Chez CITY Linked, nous défendons l’idée que créer la ville autrement, c’est notamment mieux penser en amont comment l’aménager pour tous. Partout en Europe, à la faveur de recherches mais également d’initiatives d’acteurs engagés de l’urbain, un certain nombre de démarches se développent au profit d’une ville plus inclusive.

Il y a quelques mois, à l’occasion de notre mission de coordination d’un important projet, nous rencontrons Tristan Robet de Béguinage Solidaire. Avec le soutien de notre client promoteur, nous le sollicitions en tant qu’expert sur le volet séniors. Il participe au comité d’experts inclusion que nous créons à cette occasion, aux côtés de Edith Maruéjouls (L’ARObE) experte de la question du genre, Soraya Kompany experte sur les questions d’accessibilité, et Samuel Grzybowski (Convivencia) expert du fait religieux.

La très belle philosophie portée par cet ancien directeur d’un réseau d’EHPAD, à travers les projets de béguinage solidaire ouvre une autre perspective sur la vieillesse : comment continuer à être utile et être aimé ? Une ambition certes moins facilement objectivable que la mise en place d’un certain nombre d’équipements mais qui est pourtant bien plus humanisante et optimiste sur la vieillesse.

– Pouvez-vous nous raconter l’histoire du Béguinage Solidaire et de ce que vous qualifiez volontiers de « combat » ?

” C’est en réalité le fruit d’une lente maturation, et je regrette parfois de ne pas avoir été plus vite. Pour ma part, j’étais précédemment directeur d’un réseau d’EHPAD et de maisons pour adultes ayant un handicap. Il s’agissait, pour nous, d’héberger les gens et de leur apporter une solution qui les prenne en charge. J’ai réalisé que cette réponse était insuffisante parce que tout en privant les gens de leur autonomie et de leur capacité à décider, elle était également préjudiciable à leur santé. En effet, de nombreuses études montrent que le maintien de l’autonomie permet le maintien en bonne santé plus longtemps. Je l’ai moi-même constaté lors de mes différentes expériences : la prise en charge engendre une restriction de la liberté, une accoutumance à cette prise en charge et provoque progressivement une perte d’initiative, une perte de tonus intellectuel puis de tonus physique. A l’inverse, dans certains de mes établissements, j’ai fait des expériences fantastiques de personnes ayant amélioré leur santé après qu’on leur a confié des responsabilités. Un monsieur en déambulateur capable de s’en passer au bout de trois semaines après qu’on lui a confié la responsabilité de veiller sur des chèvres introduites dans le jardin de l’EHPAD. Une baisse globale de 18% de la consommation de médicaments après qu’on a laissé la responsabilité à des résidents de s’occuper des plantes vertes, de mettre ou débarrasser la table, de faire le ménage dans sa chambre, etc.

Forts de ces expériences, j’ai donc cherché des solutions alternatives en me disant qu’il fallait offrir des solutions d’habitat qui permettent à ces personnes de préserver leur autonomie. ”

 – Vous avez donc créé, en 2012, l’association Béguinage Solidaire. Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est un béguinage solidaire ?

” Aujourd’hui, le Béguinage Solidaire se définit avant tout comme un mouvement militant de la place de la personne âgée et de la personne « extraordinaire », au sein de la société. Nous portons l’idée selon laquelle nous avons tous quelque chose à apporter à la vie de la cité et que, faciliter ou encourager le développement de l’autonomie et sa place au sein de la société, c’est lui permettre de s’épanouir. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous tenons à développer les béguinages solidaires en centre-ville. la proximité de l’ensemble des services dans un rayon de 500m permet de préserver l’autonomie des habitants du béguinage.

Notre projet militant s’appuie sur le droit fondamental d’habiter, et d’habiter dans un endroit qui soit favorable à son développement personnel et à la création de lien social. Nous développons donc des lieux de vie à destination des retraités et des personnes en situation de handicap. ”

– Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur la programmation de ces lieux de vie ?

” Chaque béguinage comprend entre 20-30 logements, des T2-T3 principalement, qui permettent de garantir l’autonomie et l’intimité des résidents. Il y a également des espaces de partage : salons, atelier cuisine mais aussi atelier bricolage et jardin potager auxquels nous tenons beaucoup.

Au fil de nos réflexions, nous avons aussi pris conscience que les béguinages s’inséraient dans un écosystème, un quartier, une ville, qu’on ne pouvait pas ignorer et avec lesquels il fallait nouer des connexions. Nous avons donc imaginé qu’il fallait que les béguinages soient des lieux ouverts sur la ville et deviennent des lieux d’échange, de partage et de transmission de savoirs, et pourquoi pas, même, de cocréation. Aujourd’hui nous avons complètement adopté l’idée de développer ces lieux de vie comme des tiers lieux. A Montmirail, le béguinage accueillera ainsi un espace de coworking. Dans la Marne, nous avons un projet qui pourrait accueillir un restaurant scolaire susceptible d’apporter une prestation de repas au béguinage, tout en veillant à ne pas tomber dans le « système para-hôtelier ». Nous pourrions aussi très bien imaginer que les béguinages accueillent une crèche, une médiathèque ou encore une maison de santé. L’idée c’est de s’insérer dans le paysage local. ”

– Quelle est la valeur ajoutée d’intégrer ces activités ?

“La personne âgée est dans la ville. Elle n’est pas seulement consommatrice de la ville mais elle en est partie prenante. En ouvrant le béguinage sur la ville, on peut par exemple imaginer que des habitants soient capables de montrer à des plus jeunes comment on s’occupe d’un jardin ou d’un potager. C’est la transmission de savoir qui est intéressante, tant pour le jeune qui en bénéficie que pour la personne qui transmet car cela valorise sa vie et lui donne du sens. Pour nous le béguinage c’est vraiment répondre à 2 questions fondamentales : puis-je encore être utile et puis-je encore être aimé ? ”

– « Puis-je encore être utile et puis-je encore être aimé » c’est votre philosophie : comment en êtes-vous arrivés là ?

” Au tout début de notre aventure, on avait plein de certitudes, on se disait qu’on allait faire comme-ci et comme-ça. Et puis à un moment on s’est dit que ce n’était pas à nous d’avoir les idées et que nous devrions commencer par écouter les personnes âgées. Alors nous avons lancé un appel à participation pour définir ce que serait le lieu de vie idéal. Nous avons donc organisé des ateliers de réflexion et d’échange sur ce sujet. C’est lors d’un de ces ateliers, et alors que nous discutions de s’il fallait qu’un logement ait une ou deux chambres, de 9 ou 15m², s’il fallait qu’il y ait un cellier, etc qu’une des participantes m’a pris à parti en me disant que ce que nous faisions n’avait aucun sens et aucun intérêt, qu’elle se fichait complètement de savoir qu’elle n’aurait pas mal au dos en se baissant pour brancher son aspirateur parce que la prise serait à 70cm de haut plutôt qu’à 23cm. Ce qui l’importait c’était de savoir “est-ce que je peux encore être utile à quelqu’un ?”. Dans le brouhaha qui s’en est suivi, une dame un peu plus âgée a mis sa main sur son visage et a dit : “Moi ce n’est pas tout à fait ma question. Ma question c’est de savoir : avec toutes les rides que j’ai sur le visage, est-ce je peux encore être aimée ?”. C’est là que j’ai compris que je faisais fausse route en parlant simplement d’habitat et de logement. Le béguinage devait devenir la réponse à ces questions : puis-je être encore utile et puis-je encore être aimé ? Parce qu’en réalité, c’est ça qui donne du sens à la vie. Nous sommes passés d’une solution d’habitat à un projet de vie. ”

– Quel est, selon vous, votre apport par rapport aux résidences service ?  

” Dans les résidences séniors, les personnes nous semblent d’abord consommatrices de services, à tel point que nous considérons ces offres comme du « para-hôtelier ». En adoptant ce type d’habitat, nous pensons que les personnes âgées se résignent à se tenir à l’écart de la société. Or, nous sommes convaincus qu’il y a un véritable enjeu à reconnaitre l’apport qu’elles peuvent avoir dans la société mais aussi qu’elles-mêmes en prennent conscience et investissent ce rôle qu’elles ont à jouer. Elles ont des savoir-faire et des savoirs-être à partager, c’est la richesse de l’expérience par rapport aux générations plus jeunes et il ne faut pas s’en priver.

Par ailleurs, on s’aperçoit, avec certaines sollicitations de promoteurs, que ces opérateurs de résidences services ne savent pas toujours répondre à la demande. Ils proposent généralement des résidences de 110-160 logements quand nous en proposons 20-30. Et lorsque les mairies ne veulent pas de gros établissements, ils ne savent pas faire. ”

– Combien de béguinage comptez-vous à ce jour et quels territoires ciblez-vous ?

” Pour l’instant nous ciblions plutôt les territoires ruraux car il y a des besoins criants et aussi car nous pensions, qu’en ville, il y avait déjà tous les opérateurs qu’il fallait. Mais comme nous sommes régulièrement sollicités par des promoteurs dans des contextes urbains, cela fait évoluer notre réflexion. Cela correspond sans doute aussi à notre montée en compétences sur les métiers de la construction.

Concernant nos opérations, à ce jour, nous n’avons pas encore ouvert de béguinage. Nous avons un premier projet dont le chantier est en cours de préparation à Valognes (50), un autre très gros projet de rénovation à Montmirail (51), et un troisième projet de construction entièrement écologique de 24 maisons de plain pieds à Grandvilliers (60). ”

 – Comment imaginez-vous la gestion de ces futurs lieux de vie collectifs ?

” Dans chaque béguinage, une personne salariée – que nous appelons “la présence bienveillante” – sera en charge de la médiation entre les habitants, de la prévention, de l’ouverture sur le quartier, et du lien avec les services extérieurs et des éventuelles alertes quant au fonctionnement ou à l’état du bâtiment. Après avoir étudié de nombreuses expériences à l’étranger, nous sommes assez convaincus de l’avantage que représente la présence d’un professionnel pour faciliter la vie en collectivité.

Par ailleurs, contrairement à une résidence service nous ne proposerons aucun service à proprement parler car nous souhaitons que les habitants restent autonomes et libres dans leur choix y compris celui de se regrouper à plusieurs pour faire appel à un prestataire. Cela nous évitera la tentation de « faire du business » en vendant aux habitants des services dont ils n’ont pas toujours besoin. ”

– Pouvez-vous nous expliquer comment se passe le montage d’un béguinage ?  

” Pour l’instant, nous n’avons pas eu à faire de prospection car nous sommes plutôt directement sollicités par les collectivités. C’est d’ailleurs pour nous une situation idéale. D’une part parce que c’est déjà l’expression de quelque chose : on ne va pas créer un besoin, on répond à un besoin. D’autre part car cela nous permet de vérifier l’engagement de la collectivité dans ce projet. Nous avons en effet besoin de son soutien et il nous est arrivé de refuser un projet dans le cas de communes qui, par exemple, recherchait plutôt un produit clé en main au titre d’une promesse électorale mais qui ne souhaitait pas s’engager.

Ensuite, nous réalisons systématiquement, en amont, une étude approfondie du territoire afin de vérifier la cohérence et la faisabilité du projet (diagnostic de l’offre de services existante : logements, professionnels de santé, aides à domicile, etc). Dans un second temps, avec la commune et éventuellement les communes avoisinantes, nous lançons une enquête des attentes et des besoins auprès des habitants âgés de plus de 65 ans. A la question “Qu’aimeriez-vous si vous deviez quitter votre logement ? ” nous proposons plusieurs réponses dont celle de l’habitat groupé, car il s’agit d’éviter d’influencer les réponses. En fonction des réponses nous prolongeons – ou pas – le projet. En règle générale il y a une très forte demande de ce type d’habitat. ”

– Une fois que l’intérêt est validé comment cela se passe-t-il ?

” Nous recherchons en revanche des partenaires pour le financement et la construction et nous lançons le travail de conception architecturale. En parallèle, nous lançons « le Béguinage Hors les Murs ». Nous l’avons créé à Valognes en octobre dernier et nous allons prochainement le lancer à Montmirail et à Grandvilliers. Nous invitons les personnes intéressées par le projet à prendre part à des ateliers réguliers pour faire connaissance et réfléchir à ce qu’ils vont vivre ensemble dans le béguinage. Cela permet aux personnes de valider – ou pas – l’idée que ce projet et ce mode de vie leur correspondent. Cela permet aussi de créer une sorte de communauté avant même d’y habiter.

Le résultat de ces ateliers est par ailleurs très intéressant parce que ça permet d’expliquer le projet mais ça permet aussi de recueillir des idées. C’est aussi comme ça, par exemple, que nous avons approfondi notre réflexion sur la notion d’intimité et la signification de ce qu’est « être chez soi » parce qu’une dame nous avait dit un jour “Moi je suis à 100% pour les idées de solidarité, d’entre-aide, etc mais quand je suis chez moi, je suis chez moi. Donc comment m’assurez-vous, qu’au sein du béguinage, je pourrai être seule quand je voudrai être seule ? ”

– Vous revendiquez l’idée que les séniors doivent continuer à avoir toute leur place dans la société. Dans ce cas, pourquoi faire de ces projets, des projets d’habitat pour séniors uniquement ? Pourquoi ne pas faire de la mixité intergénérationnelle ?

” Ce que vous décrivez est un idéal que je voudrais bien créer. Mais si vous interrogez des seniors, ils vont rapidement vous dire que les jeunes, c’est bien. Mais c’est bien, disons entre 9h du matin et 20h. Après, c’est bruyant et « à nos âges », ce qu’on veut c’est être au calme le soir et la nuit.

Ensuite, il y a un sujet de financement : notre modèle économique doit s’équilibrer sans (trop de) subventions en ce qui concerne le fonctionnement. Les subventions sont toujours aléatoires et peuvent provoquer des retournements de situation assez douloureux. Nous demandons donc à chaque habitant de participer aux frais de la présence bienveillante. A priori, peu de familles jeunes et encore moins de célibataires, vont accepter le principe de payer 100 ou 150€ par mois. Ils ne se sentiront pas concernés.

Cela étant dit, le fait d’avoir des béguinages de taille limitée doit justement permettre de limiter le sentiment d’avoir un ghetto de vieux. L’intergénérationnel est très important pour nous et c’est justement le sens du « Tiers Lieu » que représentent les espaces de partage. Et, par ailleurs, je peux vous garantir que le fait d’avoir des habitants entre 60 et 90 ans, c’est déjà de l’intergénérationnel. Donc c’est un ensemble de raisons (attentes des seniors, coûts, faisabilité économique du montage) qui nous poussent à réaliser ce montage. ”

– Quel est votre modèle économique ?

” L’invariant c’est que nous sommes gestionnaires des lieux. Souvent, les communes qui nous sollicitent le font en ayant déjà identifié un foncier dont elles sont propriétaires ou qu’elles envisagent d’acquérir. Ensuite, elles nous rétrocèdent la propriété ou nous font signer un bail emphytéotique de très longue durée. Dans le cas d’un partenariat avec un bailleur social nous sommes locataires / gestionnaires.

Quoi qu’il en soit, notre but n’est pas de créer un patrimoine immobilier mais d’apporter des solutions aux gens. Nous pouvons donc être propriétaire, emphytéote, ou locataire. Nous nous adaptons aux opportunités locales et au contexte du projet. ”

– Quel est votre modèle de financement ?

” Nous sollicitons des subventions diverses et notamment celles du logement social comme à Grandvilliers où nous aurons des logements en PLAI, PLUS et PLS. Nous tenons beaucoup à développer un habitat abordable pour le plus grand nombre. Dans l’idéal nous aimerions avoir, dans nos opérations, 75% de logements sociaux et 25% de logements locatifs libre.

Toutefois, pour résoudre autant que possible les questions de financement et pour limiter notre dépendance, notamment au financement du logement social qui nous a occasionné pas mal de désillusions, nous avons créé une foncière solidaire dont le but est de réunir les fonds propres pour réaliser le projet, que ce soit l’acquisition du foncier, ou les coûts de construction. L’idée c’est que toute personne intéressée puisse devenir bâtisseur solidaire du projet en faisant l’acquisition d’actions d’une valeur actuelle de 100 euros au départ. A chaque fois que nous lançons un projet nous incitions les habitants du territoire – futurs habitants du béguinage ou non – à prendre part à ce projet via notre foncière. Nous allons aussi lancer prochainement une grande campagne de crowdfunding auprès de la société civile et de grands investisseurs sur une plateforme spécialisée. Notre objectif c’est de devenir la référence de l’engagement citoyen dans notre domaine d’action. ”

– Quelles sont les perspectives pour ce modèle en France ?

” En France nous avons opté pour une approche médicale du vieillissement à travers la création des hospices après la Seconde Guerre Mondiale. Nous avons pris du retard et aujourd’hui le modèle de béguinage a du mal à voir le jour, notamment parce que la législation française reste encore largement défavorable. Tout ce qui touche à la personne âgée tombe sous le coup de multiples réglementations, parfois paralysantes, du Ministère de la Santé, des Agences Régionales de Santé, des Départements. L’arrivée d’opérateurs alternatifs est un défi pour ces organisations. C’est un véritable combat mais il vaut la peine d’être mené. ”

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