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Lors du focus « Ça déménage dans l’aménagement » des Entretiens Cadre de Ville 2019, Stéphanie Chemtob, cheffe de projet communication et concertation à la SPL Lyon Confluence, a présenté le projet Lyon Confluence et la démarche de concertation et plus récemment de maîtrise d’usage menée depuis une vingtaine d’années par l’aménageur.

Nous avons souhaité la rencontrer pour en apprendre davantage sur les apports de cette démarche, notamment pour la conception des logements.

– De quelle volonté est partie cette démarche d’évaluation auprès des usagers ?

“Cette démarche est à l’origine du projet, même si nous ne l’appelions pas forcément de cette manière-là au départ. La société a été créée en 1999, et parmi ses piliers stratégiques, il y a la volonté de communiquer et de concerter. Cette démarche s’inscrit vraiment dans la culture de la société et du projet, et plus largement, du développement de l’ensemble de la Confluence, qui a longtemps été un territoire à part de la ville, « derrière les voûtes » comme on dit à Lyon. C’est un territoire qui ne faisait pas du tout partie de l’imaginaire collectif lyonnais.

Donc au départ, dans la stratégie même du projet, il y a eu cette volonté très forte de concertation avec les habitants du quartier, car en plus des activités industrielles et logistiques, c’était un quartier d’habitation avec 6000 habitants environ, de profil plutôt populaire. L’idée était de concerter et d’impliquer les habitants afin de ne pas créer une fracture sociale à l’intérieur du quartier, mais de prendre vraiment en compte les territoires déjà habités et pas seulement des territoires en ZAC pour parler de la Confluence.

Ce qui nous semble important aujourd’hui, c’est de ramener la maîtrise d’usage au même niveau que la maîtrise d’ouvrage et la maîtrise d’œuvre. L’objectif est d’abord de pouvoir évaluer, avoir un retour des habitants sur leurs logements, les espaces publics etc., et deuxièmement, que cette matière serve à la conception. Nous réfléchissons beaucoup à la posture du participant, à savoir qu’il soit bien dans une posture d’usager et qu’il ne vienne pas prendre le stylo de l’architecte par exemple.”

– L’intérêt que ce soit l’aménageur qui porte cette démarche de maîtrise d’usage, est en partie intéressante du fait de son inscription durable sur le territoire ?

” Oui tout à fait, nous sommes sur le temps long. Bien sûr, nous travaillons avec les élus et c’est important ; le développement du quartier de la Confluence a été fortement porté politiquement par le président de la Métropole. Cependant, en tant qu’aménageur, on se situe dans une démarche plutôt technique où la participation citoyenne est vraiment appréhendée pour alimenter la conception d’un espace public ou venir améliorer la qualité d’usage d’un logement. “

– La plus-value de la maîtrise d’usage par rapport à la concertation classique, c’est ce retour d’expérience qui permet d’influencer la conception future ? Auriez-vous des exemples concrets pour illustrer ce point-là ?

“Nous sommes dans une démarche d’évaluation, nous travaillons avec un sociologue avec qui nous construisons une enquête sociologique. Dans le cadre de notre observatoire du logement, notre objectif est d’interroger au minimum 50% des habitants, avec une diversité de profils représentatifs des programmes mixtes, et sur trois échelles : celle du logement, celle du bâtiment, notamment pour prendre en compte les espaces partagés, et celle du quartier.

Un sujet est ressorti par exemple à propos des cœurs d’ilots. Sur nos premiers ilots datant de 2010/2012 environ, on avait encore des cœurs d’ilots contemplatifs. Grâce aux retours d’habitants, on s’est très vite aperçus que ces espaces n’étaient pas compris, qu’ils coutaient cher, et qu’ils n’avaient pas d’usages. Ces réflexions sont aujourd’hui dans la mouvance actuelle, mais ce retour d’expérience a alors fonctionné comme un accélérateur. Ça nous permet aussi, quand on est face à des sachants, que ce soient des urbanistes, des architectes ou des services techniques par exemple, de leur prouver que nos préconisations d’usage ne sont pas sorties du chapeau, mais bel et bien issues d’enquêtes sérieuses. Une fois que l’on a dit que les habitants souhaitaient des jardins partagés par exemple, ça ne suffit pas d’installer cette programmation, il faut que les gens sachent s’en servir et vivent ensemble. Donc aujourd’hui dans le cahier des charges de consultation, on demande que les cœurs d’ilots soient livrés et réfléchis avec des usages qui soient en lien avec les modes de vie citadins de la Confluence.”

– La question des usages se retrouve énormément dans l’espace public. Pour ce qui est des logements, comment intégrer la question des usages dans la démarche de conception ? Auriez-vous des exemples où les promoteurs ont intégré de nouveaux dispositifs ?

” A l’échelle du logement, il y a par exemple la question des espaces extérieurs privatifs. Véritable marque de fabrique de la Confluence, tous les logements en sont dotés. Ils sont donc prévus dès les cahiers de charges de conception. Cependant, les premiers cahiers des charges ne stipulaient pas d’usages particuliers dans ces espaces. Aujourd’hui, nous nous appuyons sur les retours d’habitants pour affirmer que ces espaces extérieurs doivent pouvoir accueillir une partie de la vie du foyer (détente, repas, jardinage, rangements) : ainsi ils ne doivent pas faire moins de 2 mètres de large pour pouvoir rendre possible ces modes de vie.

Nous avons aussi vu émerger la question du télétravail il y a quelques temps déjà. Il y a deux ans, on s’est aperçus qu’entre ceux qui télé-travaillaient, et les travailleurs indépendants, on avait pratiquement, dans un bâtiment audité, la moitié des gens qui travaillaient souvent chez eux. Après, qu’est-ce que ça veut dire travailler chez soi ? Est-ce que ça signifie travailler sur un bout de table de cuisine ? Est-ce que ça signifie travailler dans sa chambre ? Est-ce qu’une chambre de 15 m2 peut répondre à ce besoin ? Il peut aussi répondre de manière plus confortable à la réalité de loger 2 enfants par chambre. Car oui, comment vivre agréablement avec deux enfants dans une chambre qui fait 9 ou 10m2 ? C’est pourquoi on tend vers des plans de logements différenciés pour répondre à la diversité de la démographie, des compositions familiales, du travail… Sur toutes ces questions, nous avons maintenant un cahier des charges spécifiques « usages ».”

– Quels sont les outils pour mettre en œuvre une réelle maîtrise d’usage qui génère du collectif, évite les frustrations, et puisse toucher l’ensemble des publics ?

” C’est une démarche « d’aller vers », allers vers les publics, là où ils se trouvent et arrêter de penser que c’est à eux de venir vers nous. Dans cet esprit, nous allons dans les écoles, les centres de loisirs pour nos ateliers enfants, ce qui permet de toucher une plus grande diversité d’enfants et donc de familles qu’en organisant un atelier dans nos locaux, où seuls les plus avertis se rendront. Nous faisons la même chose dans les espaces publics. C’est souvent du bon sens finalement ! Nous utilisons aussi les outils numériques et les réseaux sociaux qui permettent de toucher ceux qui sont éloignés de la concertation, notamment les publics actifs. “

– Vous avez évoqué la question des espaces partagés et des difficultés de gestion, pourriez-vous revenir dessus ?

” Pour l’instant, nous n’avons pas encore énormément de recul sur ces espaces partagés au sein des ilots. Néanmoins, notre observatoire logement a révélé une certaine fragilité dans leur pérennité. Si ces espaces ne sont pas assez utilisés, ils peuvent disparaitre lors d’une assemblée générale de co-propriétaires pour des questions de gestion ou de coût de fonctionnement. Mais ces espaces sont-ils connus, leur utilisation assez développée ? Nous avons évoqué la question du travail par exemple qui pourrait s’y installer. Ce serait un moyen de financer l’aménagement et de l’entretenir. Est-ce qu’il faut revenir à un gardien, une sorte de conciergerie garante de la bonne utilisation de ces espaces, également en charge de son développement, pour toucher davantage d’utilisateurs potentiels  ? Nous nous sommes aperçus que nous avions des locataires du privé, qui ne connaissaient pas l’utilisation possible qu’ils pouvaient faire de ces espaces, ou s’ils les connaissent, ne pensaient pas y avoir droit… tout ça est tellement nouveau.

On va voir dans les futures expériences quelles solutions nous pouvons trouver, en associant davantage les syndics par exemple. Je pense que c’est tout le défi actuel, car les promoteurs savent faire aujourd’hui, on commence à mieux comprendre les modes de vie et à identifier les besoins. Il faut maintenant trouver le bon modèle économique et de gestion pour faire perdurer ces espaces communs… c’est toute la question.”

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