Sophie Meynet, directrice générale de Verrecchia © Verrecchia, X. Granet

Depuis une trentaine d’années, Verrecchia développe un modèle de construction fondé sur l’usage de la pierre de taille. Retour avec sa directrice générale, Sophie Meynet, sur les avantages du matériau et sa pertinence pour l’adaptation au dérèglement climatique.

– Pouvez-vous présenter Verrecchia en quelques mots ?

« Verrecchia est une société de promotion immobilière née il y a 30 ans et historiquement implantée à Rosny-Sous-Bois en Île-de-France. En juillet 2019, nous avons ouvert une agence à Nice – Verrecchia Méditerranée et une à Bordeaux – Verrecchia Atlantique. Nous réalisons aujourd’hui environ 800 logements par an et nous sommes 80 collaborateurs. L’ADN du groupe est l’usage de la pierre de taille massive. Nous travaillons en exclusivité avec une carrière située dans le sud de l’Oise et toutes nos opérations sont réalisées avec ce matériau. Ce qu’il faut garder à l’esprit, c’est que la pierre de taille n’est pas qu’un matériau, c’est toute une chaine et un savoir-faire ancestral, impliquant des compétences dès la phase d’extraction, et jusqu’à la taille des pierres pour réaliser les blocs de construction, puis la pose sur chantiers, avant de procéder à une dernière étape de finition de taille des pierres suivant le style d’architecture. Nous avons fortement progressé suite à la reconnaissance du faible impact carbone de ce matériau. En effet ça fait maintenant un peu plus de deux ans que nous avons entrepris une démarche de certification avec le Centre Technique des Matériaux Naturels de Construction (CTMNC). Nous avons ainsi pu produire notre propre Fiche de Déclaration Environnementale et Sanitaire (FDES), qui nous permet aujourd’hui de répondre d’une façon générale au principal enjeu de demain, à savoir réduire l’empreinte carbone de nos constructions.»

– Quels sont les avantages de la pierre de taille pour la construction ?

« La pierre de taille, utilisée comme matériau de façade, il n’y a globalement pas mieux. L’empreinte carbone est très faible, et elle offre la possibilité de créer un produit réellement patrimonial à travers tous les styles d’architecture, allant du classique à l’ultracontemporain, en limitant les émissions de gaz à effet de serre, et en offrant un produit qui nécessite très peu d’entretien. C’est un matériau qui permet aussi d’offrir une très bonne inertie thermique. Nous partons de cette connaissance et de notre savoir-faire, pour travailler sur tous types de projets sur l’ensemble du territoire que nous couvrons. Afin de limiter au maximum l’impact carbone de nos constructions, nous réfléchissons à l’association de la pierre de taille à des matériaux vertueux, en matière d’isolants, de structure de plancher, de cloisonnement intérieur…Nous allons ainsi livrer nos premiers logements avec des chappes en terre crue et des isolants en béton de chanvre par exemple. Nous devons être en capacité de mettre le bon produit au bon endroit sans jamais opposer les matériaux, mais en les additionnant. Bien évidemment, le bois et les matériaux biosourcés sont nécessaires dans les constructions de demain pour limiter au maximum l’usage du béton mais sans oublier tous les matériaux naturels et locaux qui contribuent à la réduction de l’impact carbone de nos immeubles. Ainsi, les matériaux géosourcés comme la pierre ou la terre crue ont pleinement leur place. La pierre que nous utilisons vient d’Île-de-France, elle a historiquement construit Paris et démontré ses capacités techniques, architecturales, ainsi que sa pérennité. Cet usage de la pierre de taille nous donne un positionnement unique sur le marché du logement car elle offre au logement neuf un vrai produit patrimonial. »

Carrière de la zone d’extraction © B.Balkan

– Votre démarche de reconnaissance de la pierre comme matériau bas carbone vous a-t-elle permis d’être mieux accueillis par les maitrises d’ouvrage ?

« Du fait d’avoir des données qui sont consolidées par un organisme extérieur nous pouvons de mettre des chiffres sur nos convictions. Notre FDES nous a permis d’objectiver ces convictions, de les interpréter et de comparer les matériaux et les complexes constructifs au niveau poids carbone, mais aussi par exemple sur des sujets de confort d’été, en établissant précisément le déphasage thermique. Ainsi, construire en pierre de taille issu du bassin francilien, c’est : -74% d’émission de CO2, -54% de consommation d’énergie primaire et +5h de déphasage thermique pour un plus grand confort d’été, par rapport au béton. Utiliser des produits qualitatifs et patrimoniaux nous permet aujourd’hui de compter plus de 80% de propriétaires occupants dans nos opérations. Nous inversons donc la tendance qui est aujourd’hui à l’œuvre dans l’immobilier neuf, où pour beaucoup, ce secteur est devenu un placement financier locatif. Avec notre « lab » en interne, dès que nous avons des idées, nous les testons directement. En ce moment par exemple, nous testons, sur un chantier, différentes associations d’isolants biosourcés à notre façade en pierre. Ces tests nous permettent de comprendre les contraintes générées par ces différentes solutions en chantier et la manière dont elles vont changer nos habitudes. »

– La commande publique permet-elle également de faire changer les choses ?

« Je dirais qu’il y a deux types de commande publique. Il y en a une purement règlementaire qui va fixer des normes à atteindre. Récemment, nous avons répondu à une consultation pour une tour de 50 mètres et il fallait être labelisée E3C2. Nous avons demandé au bureau d’études de partir d’une tour 100% bois puis d’optimiser chaque élément constructif pour améliorer l’empreinte carbone du bâtiment en y intégrant des éléments structurels en pierre de taille, mais aussi en l’associant à de la terre crue et des matériaux comme le chanvre ou la paille. Avec des techniques d’optimisation de la matière, nous avons pu réduire de plus de 30% l’objectif initial. Cet exemple nous montre qu’en étant ouvert à tout type de matériau et animé par un objectif de performance, on arrive à placer le bon matériau au bon endroit pour répondre à l’objectif. A contrario, il existe des cahiers des charges dans lesquels il va être stipulé qu’il faut expressément utiliser du bois et des matériaux biosourcés de manière générale. Si c’est indéniable qu’il faut lutter contre l’usage massif du béton, le bois en façade a pour moi peu d’intérêt par rapport à la pierre qui se suffit à elle-même et bénéficie d’une pérennité qui n’est plus à prouver. Dans ce cas-là, la commande publique devient dogmatique sur l’usage d’un seul matériau. Souvent, les élus n’ont jamais entendu parler des matériaux géosourcés (matériaux locaux et naturels dont l’extraction nécessite peu d’énergie grise) et ils n’ont pas forcément conscience que ces matériaux ont contribué à construire leur ville et former leur patrimoine. C’est finalement un travail de fond et de pédagogie. Ce que l’on veut tous, c’est diminuer l’émission de CO2 de nos projets immobiliers peu importe le label ou le matériau utilisé. »

– Par rapport à la maitrise économique du matériau, comment fait-on pour ne pas tomber dans du haut de gamme avec la pierre de taille ?

« Si l’on veut des produits pour des niveaux de prix particulièrement bas et que l’économie dicte le projet à tout prix, il n’y a rien de moins cher que du béton et de l’enduit. En cherchant à faire un projet qui est dans un prix de marché, qualitatif en termes d’architecture et avec un bilan carbone optimal, il est nécessaire d’avoir plus de budget. Nous construisons aujourd’hui nos programmes dans des enveloppes de prix qui sont classiques (environ 1500 €/m²). Nous y arrivons car nous connaissons le matériau et la chaîne du produit, ce qui fait que nous avons très peu de perte de matière, pas d’intermédiaire et que tout est optimisé. »

– Assiste-t-on aujourd’hui à un retour de la pierre de taille ?

« Ce qui a permis de changer la donne sur la perception du matériau, c’est quand la ville de Paris l’a remis en lumière en réalisant des logements sociaux en pierre de taille. Paris a été l’une des premières communes à redevenir une « ville pierre » en remettant en valeur la pierre de taille pour de vraies raisons environnementales, de confort et d’entretien. Le bailleur nous expliquait d’ailleurs que les immeubles en pierre ne sont jamais démolis, ce sont ceux qui coutent le moins cher à entretenir et c’est là où les locataires sont le plus heureux. L’impulsion donnée par la ville de Paris a remobilisé les plus jeunes architectes à travailler la matière « pierre ». Nous avions vécu pendant dix ans avec des règlementations où la seule préoccupation était de limiter la consommation du logement, sans analyser l’impact énergétique de l’acte de construire. Le bois a été le premier matériau à faire prendre conscience de l’impact carbone de la construction puis les normes se sont transformées pour analyser les deux postes : l’Energie et le Carbone. Aujourd’hui l’ensemble matériaux biosourcés et géosourcés sont remis dans l’équation et doivent y rester dans les futures règlementations. »

– Un mot pour finir sur l’usage des matériaux ?

« En matière de matériaux, ce qui est également très important, c’est de réussir à bien travailler avec les acteurs publics, pour optimiser la matière dans l’espace privé comme dans l’espace public. Trop souvent, par le passé, il y avait l’aménageur ou la collectivité qui faisait les espaces publics et le privé qui réalisait son immeuble sans forcément se concerter. Lorsque l’on utilise des matériaux qualitatifs, locaux et naturels, et qu’on parvient à travailler de manière intelligente en associant élus et aménageurs, on aboutit à une réelle continuité entre les espaces publics et les espaces privés. Cela crée une atmosphère qualitative et un sentiment de bien-être et cette continuité y participe. Pour la conception des villes, il me semble important de faire tomber les barrières public/privé afin que s’établisse un dialogue entre les matières et les espaces. »

Ville Bellini – Perreux-sur-Marne © Verrecchia, G. Crétinon

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