Maud Le Floc’h © Cyril Chigot

Depuis quinze ans Maud Le Floc’h, urbaniste, développe en actes un laboratoire d’urbanisme culturel, qui propose des démarches créatives in situ pour accompagner les projets urbains et les mutations territoriales. Le POLAU-pôle arts&urbanisme œuvre aux cotés des acteurs des territoires sur leurs enjeux transitions, en concevant des volets culturels intégrés aux opérations.

Sur cette base, le POLAU développe un programme national de « commandes de territoires », soit des projets de création articulés aux enjeux territoriaux, des œuvres-médias aux processus originaux, porteurs de dynamiques collaboratives.

Dans ce fil d’innovation territoriale, Maud Le Floc’h porte la notion de « clauses culture » pour financer ces démarches intégrées et partenariales.

– Comment décririez-vous le POLAU et comment est née votre structure ?

“Né officiellement en 2007 le POLAU est une structure d’urbanisme et d’aménagement qui convoque des registres de la création artistique in situ. Deux mondes, a priori peu connivents mais qui ont des ressorts d’actions communs.

Ma formation en aménagement et urbanisme, typique de la vision systémique des années 90, a été marquée par la montée en puissance de l’intercommunalité, des alliances infra-territoires, des plans-guide, etc. Dans la même période, je rencontrais le monde de la création artistique tournée vers l’espace public : le Land Art, les arts de la rue, la création contextuelle, qui prenait en considération la spécificité d’un territoire pour le faire entrer en résonnance avec un propos créatif. J’ai fait le lien entre ces deux cultures professionnelles, en remarquant l’analogie des approches. D’un côté, des artistes inspirés par des lieux et des enjeux pour faire germer leurs créations, de l’autre, des aménageurs et urbanistes prenant appui sur l’existant, le déjà-là, pour concevoir leurs projets.”

– Quelle a été la première intervention du POLAU ?

“Le premier acte du POLAU a été de concevoir des Missions Repérage(s), intitulées « Un élu un artiste ». Dans 13 villes en France, j’ai proposé à des élus, des échanges itinérants avec un artiste, pendant une journée. Ensemble, ils ont exploré des situations et des enjeux locaux, en croisant leurs visions politiques et artistiques. L’objectif était de faire se rencontrer des acteurs aux démarches très différentes (objectives et subjectives), pour sortir du « prêt à penser la ville », du champ des expertises classiques amenant à des formes urbaines standardisées. Je souhaitais proposer des biais artistiques pour appréhender différemment les projets, et favoriser des associations impromptues. Par exemple, une artiste visuelle pour faire un diagnostic subjectif, un scénographe pour concevoir une modalité souple d’intervention, etc.

Au POLAU, nous ne favorisons pas tant des projets d’embellissements que des intelligences sensibles, des gestes imaginatifs, des interactions avec des publics et des espaces, pour enrichir l’atterrissage de projets urbains. Par exemple, nous accueillons prochainement en résidence le plasticien Stéfan Shankland pour réaliser une intervention liée au réemploi des déchets de la construction.”

Un élu un artiste, couverture

– Lors de la naissance du POLAU, cette démarche a-t-elle suscité des incompréhensions de la part des acteurs classiques de l’aménagement ?

“Au début, nos interlocuteurs se demandaient quel pouvait être le rapport entre pratiques artistiques et aménagement. Notre récompense au Palmarès des Jeunes urbanistes en 2010 a participé à légitimer notre approche, notamment auprès des acteurs traditionnels de l’aménagement. Le Ministère de la Culture nous a soutenus sur cet axe, en sollicitant une Etude nationale qui a abouti au « Plan-guide Arts et Aménagement des Territoires ». Il s’agissait d’identifier les initiatives qui n’étaient pas dans les radars du Ministère et des acteurs institutionnels.

Même s’il est parfois difficile d’être catalogué comme acteur de « l’inter », cette position permet d’acculturer les deux mondes à de nouvelles pratiques, interstitielles, intercalaires. Cela est désormais mis en avant dans la fabrique urbaine et dans la redynamisation des territoires, comme clé d’intelligence collective.”

– Les pouvoirs publics sont peut-être davantage conscients des bienfaits des interventions artistiques dans la fabrique des territoires ?

“Le recours aux pratiques artistiques situées devient peu à peu un réflexe pour les collectivités. Pendant longtemps il s’agissait de décorer ou d’embellir un projet urbain (souvent par le biais du 1% artistique). Les maîtrises d’ouvrage ont désormais compris que l’intégration de méthodologies issues de la création, dans la maille même des projets, pouvait être d’un intérêt tactique, pour intéresser en amont différents publics, fédérer des acteurs autour d’un récit, donner un sens éditorial aux enjeux programmatiques ou simplement pour faciliter l’acceptation d’un chantier.

Certains sujets complexes, tels que les enjeux de dépollution des sols, de risque ou d’accessibilité, peuvent aussi être réenchantés par une démarche culturelle. De plus en plus d’artistes viennent nous voir pour nous demander de leur suggérer des façons de faire crantées aux réalités urbaines. C’est assez nouveau. La vision sacrée de l’artiste qui s’impose au territoire, fait place à celle d’artistes outillés pour éprouver un territoire et en extraire une substance narrative, voire dramaturgique.”

– Les acteurs privés et de la construction se sont également saisis de ces questions durant les années récentes, comment l’expliquez-vous ?

“Le fait de recourir à une singularité artistique ou culturelle dans un projet urbain crée de la valeur et de l’intérêt. C’est, par exemple, bénéfique pour une opération que de confier les clefs d’un site vacant à une équipe créative qui va retourner les contraintes en opportunités, transformer le laid en beau, le délaissé en vivant, créer des pôles d’intérêt, d’attirance et d’attachement. L’une de nos hypothèses de travail est de rappeler que face à cette création de valeur, il est important d’envisager un système contributif. C’est notamment sur cette question que j’ai œuvré pour le Rapport gouvernemental en faveur d’une évolution du 1% artistique vers des clauses culture intégrées aux cahiers des charges des projets d’aménagement urbain.”

Chantier ouvert © Aurélien Dupuis

– Pouvez-vous nous en dire plus?

“Ma contribution s’est faite dans le cadre de la loi LCAP de 2016 (Liberté de la Création, de l’Architecture et du Patrimoine) qui prévoyait de créer le « 1% travaux publics », selon lequel tous les travaux pour les opérations de travaux publics devaient dédier 1% de leurs investissements pour financer des interventions artistiques dans l’espace public. Avec deux inspecteurs du ministère de la Culture et de la cohésion des Territoires, nous avons écrit le Rapport stipulant que le 1%, sorte de taxe obligatoire, n’était pas le modèle à développer. Obligation non coercitive, le 1% artistique est peu suivi. Si l’intégration de dynamiques créatives ne rentrent pas dans un jeu de désir pour la maîtrise d’ouvrage, cela ne peut pas marcher.

D’où la notion de « clause culture » dans les cahiers des charges de maîtrise d’œuvre. Nous avons également proposé qu’en amont de cette clause culture, une délibération soit menée au sein de la maîtrise d’ouvrage afin de déterminer par vote la volonté d’accompagner l’opération par un volet culturel. Si c’est le cas, la clause culture est alors convocable à toutes les étapes de l’opération. Il ne s’agit pas de proposer un processus trop cadré qui définirait en amont tous les aspects de la démarche culturelle. Nous avons plutôt proposé de recourir à des « commissariats urbains », sorte de directions artistiques intégrées, notamment pour garantir le fil éditorial d’une démarche culturelle associée, tout au long de l’opération.”

– L’urbanisme culturel n’était peut-être pas une vérité il y a quinze ans, est-ce qu’aujourd’hui nous y sommes ?

“Les choses ont clairement bougé, mais il faut tout de même se méfier car les concepts n’ont pas la vie longue… l’urbanisme transitoire est, par exemple, déjà rattrapé par ses contre-effets. Nous manions la notion d’urbanisme culturel en partie pour alerter sur le fait que l’urbanisme est d’abord un geste de culture, devant être considéré à travers un prisme conceptualisé avant d’être pensé sur des intérêts économiques.

Nous travaillons actuellement à la conception d’un programme national visant à lancer des « commandes de territoire », une collection d’œuvres hyper-contextuelles, pas des sculptures de ronds-points (même si j’ai une grande tendresse pour certaines d’entre elles), ni des œuvres « célibataires » mais des démarches créatives partant d’un enjeu spécifique de chaque territoire. Ce programme vise à faire valoir de nouveaux modes d’intervention territoriale à travers des démarches d’urbanisme culturel. Il propose à différentes maîtrises d’ouvrage (métropoles, communes rurales, établissements publics, bailleurs sociaux…) d’expérimenter des démarches culturelles dans leurs projets d’aménagement. Ce programme a pour double objectif de convoquer des registres inventifs dans les projets d’aménagement et de stimuler la création contemporaine autour des enjeux actuels des villes et des territoires.”

– Pour finir, souhaitez-vous revenir sur un projet en particulier ?

“Nous travaillons actuellement à Tours sur le projet de « parlement de Loire » (dernier fleuve naturel d’Europe), avec Camille de Toledo, écrivain et juriste qui a constitué une commission d’information pour auditionner des penseurs, usagers, pêcheurs, écologues, juristes (Bruno Latour, Valérie Cabanès, Catherine Boisneau, Catherine Larrère…). Cette fiction institutionnelle agrège de nombreux acteurs liés au fleuve. L’arc narratif, imaginant de doter le fleuve d‘une personnalité juridique, a inspiré le projet urbain ERE21 (POLAU mandataire) lauréat des APUI «Devenir Tours». Ce projet manifeste, permet aujourd’hui de réunir les services de la Ville, de la Métropole de la Société d’équipement de la Touraine et de l’Agence d’urbanisme, en un laboratoire urbain autour d’un démonstrateur des transitions. C’est réjouissant de constater qu’un projet culturel a cette capacité agrégatrice, pour faire ensemble « parlement » et possiblement, retournement.”

ÈRE21 © Artefactorylab

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