L’association VRAC (Vers un Réseau d’Achat en Commun) lutte contre la précarité et propose un autre rapport à la consommation, à la santé et à l’image de soi. Son pari est de permettre l’accès du plus grand nombre à des produits de qualité issus de l’agriculture paysanne/biologique/équitable à des prix bas. L’association permet aux habitants des quartiers prioritaires de la politique de la ville de bénéficier d’un mode de consommation durable et responsable, qui repose sur le collectif et les dynamiques locales. Rencontre avec son fondateur et président, Boris Tavernier.

Boris Tavernier, Directeur de l’association VRAC @FranceTV Info

Dans un premier temps, pouvez-vous présenter l’association VRAC, sa génèse et ses objectifs ?

L’association VRAC favorise le développement de groupements d’achats dans les quartiers prioritaires de la politique des différentes villes (Lyon, Strasbourg, Paris, Bordeaux, Toulouse, Rennes, Nantes, Saint-Etienne, Montpellier…). Elle est née en 2013, à l’initiative du bailleur Est-Métropole-Habitat (EMH)[1] et de la Fondation Abbé-Pierre afin de développer « le reste à vivre », le pouvoir d’achat de ses locataires, dans le cadre d’une stratégie de lutte contre l’isolement. L’association est aujourd’hui en plein développement, avec une multiplication de ses partenariats au sein de nouvelles villes. Nous restons une petite structure, avec seulement 20 salariés et plus de 150 bénévoles, actuellement implantée dans une quarantaine de quartiers prioritaires de la ville mais aussi au sein de 2 campus universitaires. L’objectif premier de l’association est d’œuvrer en faveur de la « démocratie alimentaire », où chacun, où qu’il habite puisse choisir ce qu’il veut consommer. C’est pour cela que VRAC apporte une offre différenciante aux populations de travailleurs précaires, aux retraités mais aussi aux étudiants, également sujets à la précarité alimentaire. Nous souhaitons donner le choix à chacun de se réapproprier l’alimentation.

Aujourd’hui, nous constatons que le public dans les quartiers prioritaires de la ville pensent bien souvent que l’offre en bio, en vrac et en circuit court, ne leur est pas destinée, que celle-ci leur est inaccessible. Cela s’explique par un manque d’offre commerciale autour de chez eux, notamment en bio, mais aussi par une offre qui n’est pas accessible en termes de budget. Le pari de l’association VRAC est de venir pallier à ce déficit d’offre en venant apporter une gamme de produits bio, équitable, en circuit court et en vrac aux classes populaires, à proximité de chez eux.

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre modèle économique et sur le fonctionnement des groupements d’achat au sein de chacune de vos implantations ?

Pour pérenniser une implantation au sein des quartiers populaires, l’association VRAC prend d’abord contact avec les associations existantes en place, qui bénéficient déjà d’un relai auprès de la population dans les quartiers. Jusqu’à présent, aucune de nos implantations ne bénéficie de locaux en propre, ce qui nous évite de payer des loyers. Nous nous installons au sein de centres sociaux, de locaux associatifs existants. Cela revêt un autre enjeu : le lieu doit être un espace connu et apprécié des habitants, un lieu vivant et de passage pour garantir une plus large attractivité de notre action. Il est à noter d’ailleurs que la majorité des associations dans ces quartiers se rassemblent dans les mêmes locaux. Pour rendre visuellement accessible notre offre dans les locaux, nous misons sur la simplicité. Nous avons constaté que la décoration des lieux influent sur la fréquentation. Par exemple, l’utilisation de cageots, à connotation « bobo », est perçue comme un marqueur de produits inaccessibles en termes de budget pour les quartiers populaires. Nous privilégions donc une présentation dans des cartons, voire sans emballages superflus.

Un groupement d’achats de l’association VRAC @Ministère de l’Agriculture et de l’alimentation

Ensuite, nous cherchons à convaincre par le goût les habitants de l’intérêt des produits bio en mettant en place des dégustations aux pieds des immeubles. On teste ainsi la réceptivité des habitants à la démarche. Nous leur présentons également les prix des produits que nous allons pratiquer. Sur ce point, il est important de préciser que VRAC ne réalise aucune marge, et vend à prix coûtant. Ce qui est possible grâce à son organisation sous forme d’association, fonctionnant avec une majorité de bénévoles et des subventions publiques. Comme toute association, nous sommes toujours à la recherche de financements supplémentaires. Les demandes de partenariats ne manquent pas mais il nous faut toujours plus de fonds pour les soutenir. C’est pourquoi nous cherchons à mobiliser des financements issus du Plan de Relance lancé par le Gouvernement notamment.  Il est par ailleurs important de préciser que VRAC ne cible pas non plus l’extrême pauvreté et les populations qui n’ont d’autres choix que de se diriger vers l’aide alimentaire (Restos du cœur, Secours Populaire…). Ici, il s’agit plutôt d’offrir aux ménages comme aux étudiants une alternative abordable et de qualité aux supermarchés de leurs quartiers. Nous fonctionnons avec un principe d’adhésion des membres pour un montant symbolique d’1€ par an. Les commandes sont mensuelles et s’effectuent soit via notre logiciel en ligne, soit en physique, en sachant qu’une part importante de ces populations sont bien souvent éloignées du numérique.

Nos implantations locales animent également des événements et des ateliers, comme des sorties à la campagne pour partir à la rencontre des producteurs locaux ou bien des concours de cuisine. Plus largement, l’association VRAC concoure aussi à donner une image plus positive et valorisante de ces quartiers. Les groupements d’achats VRAC constituent d’ailleurs des lieux de rencontre et d’échange pour les femmes, bien souvent exclues de l’espace public dans ces quartiers. Nous multiplions les initiatives pour changer le regard sur ces quartiers. En 2017, nous avons notamment publié un livre « Femmes d’ici, cuisines d’ailleurs » aux éditions Albin Michel. Ce livre est né de la rencontre de femmes adhérentes à notre association dans différents quartiers. Chacune nous a proposé des recettes de leur pays d’origine, que nous avons compilé au sein de ce livre.

Alexis JENNI, Femmes d’Ici, Cuisines d’ailleurs, Ed. Albin Michel, 2017 @Ed. Albin Michel

Votre modèle ressemble aux AMAP (Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne). Comment vous en distinguez-vous ?

Tout d’abord, il existe assez peu d’AMAP dans les quartiers populaires. On peut noter certaines initiatives locales, comme « De la Ferme au quartier » à Saint-Etienne, mais globalement les AMAP s’adressent à des populations plus aisées.

Au sein d’une AMAP, il n’est pas possible de choisir ses produits. Nous sommes tributaires de la récolte des paysans, et nous les payons à l’avance. Le modèle est louable et important à maintenir mais ce n’est pas du tout la même stratégie que l’association VRAC. Au sein de l’association VRAC, les habitants ne signent aucun contrat avec les producteurs. Ce sont les membres de l’association qui jouent le rôle d’intermédiaire. Nous avons des directeurs logistique sur chacune de nos implantations en charge de cet aspect. L’association VRAC est souple dans sa démarche et non contraignante pour les habitants. Si par exemple, ils ne souhaitent pas faire de commande pendant un ou plusieurs mois, quelqu’en soit la raison, c’est possible.

Par ailleurs, nous pratiquons une sélection sur les adhésions à l’association. C’est-à-dire que nous privilégions les habitants du quartier en fixant un taux maximum de population externe au quartier à 30%. Au vu du succès de notre modèle, il est fréquent de voir des urbains aisés venir dans nos groupements d’achats. Nous cherchons à limiter cette tendance.

Comment votre association s’est-elle adaptée avec la crise sanitaire ? Quels enseignements avez-vous pu en tirer, notamment par rapport au lien entre santé et alimentation ?

La crise sanitaire a mis à mal le quotidien de chacun, et d’autant plus les populations des quartiers prioritaires de la ville et les étudiants. Nous l’avons constaté, les queues se sont allongées devant les aides alimentaires. L’insécurité alimentaire est une conséquence de la pauvreté. Pour notre part, nous avons pu distribuer des paniers gratuits grâce à des financements de l’Etat. Par ailleurs, la crise sanitaire a aussi montré un développement de commandes via notre logiciel en ligne. Mais, plus largement, le lien entre santé et alimentation soulève la question du choix politique de financer une alimentation meilleure et plus accessible pour tous. Ne pouvoir accéder en quantité à une nourriture saine et équilibrée, c’est s’exclure, c’est rompre le lien social et c’est ouvrir la porte aux problèmes de santé et de bien-être.

Quels sont vos projets pour demain ? Envisagez-vous des implantations dans des territoires plus ruraux notamment, aussi sujets à la précarité alimentaire ?

Intervenir dans les campagnes est effectivement essentiel. Il est important de rappeler que ce n’est pas parce que nous habitons à la campagne que nous mangeons nécessairement mieux. Mais, au-delà de l’intention, notre modèle fonctionne grâce à la mutualisation des commandes. C’est pourquoi nous ciblons en priorité les grandes métropoles, qui ont le double avantage de nous rendre plus visible et de toucher plus facilement une part importante de la population, assurant ainsi des commandes suffisantes pour rémunérer les fournisseurs.

Enfin, l’un de nos projets phares à l’étude, issu de l’appel à projet « Quartiers fertiles » lancé par l’ANRU (Agence Nationale du Renouvellement Urbain) est la création d’une Maison de l’Alimentation (sur 150 m²), en partenariat avec la Ville de Lyon. Cet appel à projet a été initié pour « développer l’agriculture urbaine dans les quartiers ». Notre projet lauréat cherche à  contribuer à l’alimentation locale des populations. Ce sera notre première implantation physique permanente. Ce projet illustre en quelque sort l’étape suivante pour l’association VRAC. Il s’agit de développer des lieux ressources, avec des cuisines collectives, un restaurant solidaire proposant la vente de plats « au prix d’un kébab » avec des salariés en cuisine. Une idée trop souvent répandue dans ces quartiers circule : sous prétexte que quelqu’un ne travaille pas, il doit donner du temps aux associations. Les femmes souvent dans ces quartiers gèrent la quotidienneté et ne travaillent pas. Avec ce projet de Maison de l’Alimentation, l’objectif est de proposer du « sur-mesure » où les femmes pourraient venir y travailler, quelques jours dans la semaine et au pied de leur immeuble.

Nous cherchons, in fine, à défendre le « pouvoir d’agir » des habitants !

***

[1] Le bailleur Est-Métropole-Habitat (EMH) a été dirigé alors par Cédric Van Styvendael, devenu depuis maire de Villeurbanne, en 2020

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