Gwennaële Chabroullet, Directrice Générale Adjointe d’ARP ASTRANCE © ARP ASTRANCE

Nouvelle conception des bâtiments, réversibilité, processus intégré, optimisation des espaces, usage de la data … autant de démarches que mène ARP Astrance pour prendre en compte le changement climatique dans la construction. Retour avec sa directrice générale adjointe, Gwennaële Chabroullet, sur les actions mises en avant par la société afin d’œuvrer pour une ville plus durable. 

– Dans un premier temps, pouvez-vous présenter ARP Astrance et vos secteurs d’intervention, notamment en lien avec les enjeux climatiques ?

« ARP Astrance a été créé en 1992 et nous agissons aujourd’hui au travers de 4 pôles d’activités, à savoir l’immobilier responsable, la biodiversité et la biophilie, le conseil et la programmation, l’aménagement et le design intérieur. En matière d’immobilier et de quartiers responsables, l’équipe Astrance promeut des dynamiques de trajectoires bas carbone, zéro-énergie, économie circulaire, de santé et de bien être pour créer un immobilier à impact positif. L’équipe Gondwana, pôle Biodiversité et biophilie de la société, réunit des écologues et des naturalistes, qui apporte des solutions biodiversitaires sur les paysages urbains, mène des travaux en faveur des connectivités écologiques et conduit des programmes d’animation et mobilisation sur la question clé de la nature en ville.

Au sein d’ARP Astrance, nous avons la chance de pouvoir apporter des solutions d’ingénierie environnementale, éléments fondamentaux de la réponse aux enjeux climatiques, et également de mobiliser d’autres leviers qui concourent à la réponse globale nécessaire, à la hauteur des défis que sont la programmation des usages, l’optimisation des espaces, la chronotopie des lieux, la création d’expériences utilisateurs qui récréent de l’émotion dans le lien entre l’homme et la nature. Ainsi les enjeux climatiques nourrissent l’ensemble de nos démarches aux échelles des quartiers, bâtiments et espaces intérieurs soit en tant qu’AMO auprès de maitrises d’ouvrage, soit dans le cadre d’équipes de maitrise d’œuvre dans lesquelles nous sommes directement impliqués pour porter l’ambition RSE des projets. »

– Vos travaux sont donc structurés autour des enjeux climatiques ?

« Nous sommes aujourd’hui dans l’obligation de mener deux chemins complémentaires et interdépendants. Le premier est celui de la transition environnementale, à savoir réussir cette transition vers une économie décarbonée, et une économie en cohérence avec les limites planétaires pour que nos activités humaines puissent continuer de se réaliser dans des conditions acceptables. Le second est l’adaptation au changement climatique. Si l’on prend la problématique de la ville ou du bâtiment, ce sont des systèmes qui hébergent des vies et des organisations. Or aujourd’hui, les conditions dans lesquelles nous allons héberger ces vies et ces organisations changent. Nous n’aurons plus les mêmes températures, plus les mêmes régimes de précipitation, plus les mêmes vents …. Ces conditions sont en train d’évoluer de manière importante et à une vitesse qui fait que les acteurs de l’immobilier et de la ville sont mis devant une équation complexe.

Un autre élément important à nos yeux est la place toujours grandissante du digital, qui pose la question des opportunités et menaces que cela représente. A titre d’exemple, la crise du Covid a montré que le digital peut apporter des solutions de résilience face à la crise, du fait du possible maintien de certaines activités en télétravail. Le numérique a également transformé nos modes de consommation, nos loisirs, l’accès aux soins… Dans le même temps le coût écologique du numérique questionne. Face à cette dualité coût écologique / bénéfice, il nous semble important de travailler avec deux calques, le premier étant celui de l’expérience physique que nous livrons aux utilisateurs, le deuxième relevant de l’expérience digitale. C’est en alliant ces deux calques que nous irons véritablement chercher non seulement une expérience adaptée aux attentes des utilisateurs mais également que nous optimiserons les espaces physiques à développer ou à recréer sur les m² existants. Il est aujourd’hui nécessaire d’étudier la maximisation de l’utilisation des espaces existants, afin de pouvoir continuer à construire là où c’est indispensable. »

– Pouvez-vous revenir sur des exemples de solutions mises en place pour intégrer les enjeux climatiques dans la construction, que ce soit en termes de réversibilité des bâtiments ou autres ?

« Les enjeux climatiques sont complexes et nécessitent d’investir un nombre de champs d’expertises, de technologies, et de mobiliser de nombreux acteurs. Pour atteindre les objectifs les plus ambitieux, nécessaires au regard de l’urgence, il nous semble capital que les équipes projets portent une vision globale des enjeux.

Pour assurer que dans l’avenir les bâtiments pourront s’adapter à de nouveaux besoins, éloignant le risque de démolition/reconstruction dont l’empreinte environnementale est trop forte, nous sommes mobilisés sur des opérations intégrant dès la définition du projet des objectifs de modification programmée des destinations initiales des bâtiments. Le projet des Jeux-Olympiques, sur lequel nous intervenons, en est un très bon exemple, notamment au travers du travail de réversibilité réalisé pour permettre la transformation de certaines surfaces des bâtiments d’hébergement des athlètes et centre de santé, qui deviendra un bâtiment de bureaux à l’issue des JOP. Le permis de construire à double-état, tend à répondre à cet enjeu. Toujours concernant la recherche de flexibilité, la création de « volumes capables » permet également une grande modularité et évolutivité des lieux. Leurs caractéristiques, volumes, surfaces habitables, flexibilité des solutions techniques … ont plusieurs intérets dont celui de laisser de la liberté aux acquéreurs dans l’aménagement de leur espace de vie, voire de les transformer en fonction de l’évolution de leur mode de vie et leur besoins.

Pour illustrer la nécessaire adaptation aux effets du changement climatique, je prendrais la problématique des vagues de chaleur, dont le niveau et la fréquence vont augmenter de manière importante dans les prochaines années, et dont les effets se font déjà ressentir. Les solutions que nous mettons en œuvre visent à rechercher des solutions de rafraichissement passif dans l’orientation et la conception différenciée des façades, dans l’optimisation de la circulation de l’air, ainsi que dans le choix des matériaux pour le bâti et les espaces extérieurs. Nous prévoyons des mesures compensatoires dans le cas où certaines situations impliqueraient un recours à la climatisation dans des cas bien particuliers. Notre approche s’appuie également sur la mise en place de solutions en fonction des usages de manière à limiter le recours aux solutions actives aux situations qui le nécessitent absolument. En effet, concernant la chaleur, celles-ci peuvent être léthales pour une partie de la population à risque. Enfin, les études que nous menons prennent désormais en compte des données projectives et non uniquement des données historiques, en se basant sur les données issues des travaux des experts internationaux du climat et en partenariat avec des experts en modélisation atmosphérique. »

– Avez-vous un exemple d’opération dans laquelle les outils numériques vous ont permis d’engager des démarches de construction « frugales » en termes de consommation d’espace ?

« En termes de gestion de la donnée, particulièrement dans les espaces de bureaux, nous utilisons des outils qui permettent de monitorer l’utilisation réelle des m² selon les destinations et postures de travail proposées, telles les postes de travail individuel, les espaces de réunion, travail en commun,ou encore les espaces informels. Avec la crise sanitaire et le développement du télétravail, ces outils vont se révéler encore plus pertinents dans une optique de « test and learn » et pour que les espaces soient en adéquation avec les enjeux et contraintes du travail ensemble physiquement. Même si les outils numériques ont permis de maintenir une efficacité au travail, de poursuivre le travail en commun, la qualité et la richesse des échanges informels, professionnels et personnels, les interactions humaines verbales et non verbales manquent. C’est l’une des grandes valeurs que nous souhaitons développer dans les espaces de travail, le lien social et la sérendipité. La « data », nous la gérons pour comprendre comment adapter les espaces à l’intérieur des bureaux, au regard de l’évolution de l’utilisation réelle des différents lieux. »

– La crise sanitaire vous a-t-elle amené à concevoir différemment certaines de vos interventions ?

« Pour le bureau, suite à la crise de la Covid, nous sommes confrontés à plusieurs enjeux, le premier étant de devoir traiter des bâtiments qui sont trop monofonctionnels, et le deuxième étant que la conception de ces bâtiments existants fait qu’ils ne sont pas toujours facilement adaptables. Dans le cadre de la crise sanitaire, nous avons observé que de nombreux espaces intérieurs ou extérieurs sont restés inutilisés pendant des mois. Malheureusement pour des raisons techniques et administratives, ils n’ont pu être mis à disposition des populations et des citoyens. Il y a des éléments techniques liés à la réversibilité des bâtiments qui sont à étudier et à déployer, pour lesquels nous avons déjà eu des réussites mais qu’il faudrait développer à plus grande échelle. Il nous semble aussi nécessaire d’étudier comment accélérer les innovations administratives et juridiques permettant de libérer ces m², en s’inspirant de l’économie de la fonctionnalité, des modèles d’occupation transitoire, du co-working ou desk sharing…

La crise sanitaire a également mis l’accent sur l’importance du bien-être, sous toutes ses formes. ARP Astrance intégre les enjeux de la santé et du bien-être depuis de nombreuses années dans ses projets en alliant les qualités techniques du bâtiment, l’ergonomie et les ambiances pour une expérience positive dans les espaces intérieurs et extérieurs et les solutions servicielles pour plus de confort pour les utilisateurs. Nous mettons en œuvre des solutions dans tous ces domaines pour assurer une bonne qualité d’air, des performances de lumière allant chercher les dernières avancées sur le sujet alliant confort visuel et l’impact sur notre rythme circadien, des qualités acoustiques différenciées en fonction des lieux et des usages, des mobiliers et des systèmes qui permettent différentes postures de travail seuls ou à plusieurs, etc… »

– Vous évoquez des démarches de réversibilité et de mutualisation, est-ce que les collectivités ou les opérateurs avec lesquels vous travaillez s’orientent facilement vers ce type de démarches ?

« Il me semble que la réversibilité et l’adaptabilité font aujourd’hui consensus. C’est davantage dans la réalisation concrète que les choses mettent plus de temps à se mettre en œuvre. Aujourd’hui, nous travaillons beaucoup sur les mesures conservatoires à développer au sein des bâtiments, qui vont permettre de ne pas figer les capabilités de l’immeuble. Le bâtiment sera en capacité d’évoluer, ce qui veut dire que nous arbritons sur les bons niveaux d’investissements au bon moment, la réalité économique des projets étant un élément primordial à la réalisation possible des projets, leur liquidité et leur exploitation. »

– Dans quelle mesure est-il possible de réaliser des bâtiments ambitieux en termes environnementaux, sans aboutir à des produits hauts de gamme ? Sommes-nous face à une équation impossible ?

« Ce n’est pas impossible, les arbitrages peuvent se faire avec une grille de lecture qui intègre les enjeux du changement climatique en termes de gestion du risque qu’il soit physique, assuranciel, de marché, et en termes de positionnement. Sur le sujet des couts liés à la construction, il existe en effet encore aujourd’hui des risques de surcoûts liés à des matériaux ou des équipements techniques performants et innovants en adéquation avec les performances environnementales à viser. Les filières doivent se mobiliser pour faire avancer ce sujet. Nous avons conscience de la pression économique et des équations qui sont aujourd’hui assez compliquées, avec une problématique du cout du foncier qui entre aussi en ligne de compte. Toutefois je pense qu’une conception qui dès le démarrage du projet met en avant les enjeux climatiques pourra favoriser les bons arbitrages sur la conception des bâtiments au bon moment. »

– Quelles évolutions dans la conception des bâtiments peut – on envisager pour l’avenir ?

« Mettre en œuvre le concours de savoir-faire et savoir-être propices à la mobilisation de concepteurs, de bureaux d’études et d’activités de conseil autour de la question des enjeux climatiques, est un gage de succès. Le processus de fabrique d’un quartier ou d’un bâtiment est clé pour envisager des solutions adaptées à un contexte nouveau et évolutif. La mobilisation des usagers, des utilisateurs, dans ces processus, est une source de changement inspirante pour rechercher et atteindre la bonne adéquation entre nos lieux de vie et nos manières de vivre pour « bien vivre nos bâtiments ». Les villes offrent en fonction de leur situation géographique et climatique des expériences particulières en matière d’urbanisme et d’architecture. Ces éléments évoluent, ce qui signifie que les pratiques, les équipements, les habitats, les locaux professionnels doivent évoluer peut-être avec une plus grande porosité. »

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