L’architecture est une dimension essentielle des opérations d’aménagement urbain. Pourtant, des élus aux promoteurs, en passant par les habitants, nombreux sont les acteurs de ces projets qui ne bénéficient pas d’une expertise en la matière. Il est vrai que cette discipline, difficile d’accès, n’a fait son entrée dans les programmes scolaires qu’en 2008, avec son introduction dans le programme de technologie et d’arts plastiques au collège, puis d’histoire des arts au lycée. Pour beaucoup de Français, l’architecture demeure ainsi un champ peu familier, voire peu légitime.

Entre les Français et l’architecture, une relation distanciée

L’étude La culture architecturale des Français [1] publiée par le Ministère de la Culture a récemment mis en lumière cette relation distanciée que les Français entretiennent à l’architecture. Trois familles se dégagent d’une analyse typologique[2] croisant intérêt pour l’architecture et connaissance de celle-ci : ceux qui expriment un intérêt soutenu pour l’architecture, conforté par un niveau élevé de connaissances, représentent 15% des Français seulement ; 28% déclarent un intérêt pour la matière, mais disposent de connaissances partielles ; enfin, 57% d’entre eux se disent indifférents à l’architecture et n’en ont qu’une connaissance minimale, voire aucune.

Une expérience réalisée dans le cadre de cette étude montre par ailleurs que les connaissances des Français en matière architecturale reposent sur de solides stéréotypes, qui marginalisent le moderne et le contemporain. Sept images de bâtiments[3] représentant différents mouvements architecturaux ont été soumises à l’appréciation d’un échantillon de la population française : le Bauhaus de Dessau (6%) et l’immeuble translucide (3%) sont très clairement les moins aimés. Pour de nombreux Français, la façade contemporaine relève ainsi du « délit de faciès », car elle demeure étrangère aux conventions en vigueur jusqu’alors.

Style architectural : une marge de manœuvre réduite

Ce contexte permet de mieux comprendre les situations que j’ai rencontrées à de multiples reprises au cours de mon parcours professionnel. D’un côté, des architectes désireux de pousser des projets contemporains ; face à eux, des élus et des habitants peu familiers des problématiques architecturales, qui se sentent rassurés par le style traditionnel.

Dans certains cas, les architectes peuvent ainsi être amenés à se plier aux desiderata des élus, ce qui peut donner des résultats étonnants – je pense au retour en force du style néo-traditionnel[4] dans certains centres villes. Le quartier de la Roseraie à l’Haÿ-les-Roses en constitue en bon exemple : ce nouveau cœur de ville, constitué de logements, commerces et services, propose une architecture exclusivement néo-traditionnelle.

Architecture néo-traditionnelle Le quartier de la Roseraie, à l’Haÿ-les-Roses, un exemple d’architecture néo-traditionnelle

À l’inverse, les équipes d’architectes parviennent parfois à convaincre les élus de porter des projets ultra-contemporains qui se révèleront, au final, peu cohérents avec leur environnement. Citons le cas des Docks de Saint-Ouen : reconnu par l’État comme « éco-quartier » en 2009 et comme « nouveau quartier urbain » par la Région en 2010, le projet a pour ambition de promouvoir la mixité sociale et d’incarner la diversité des fonctions et des formes urbaines. Pourtant, à y regarder de plus près, le secteur des Bateliers Nord – lequel représente pas moins de 1000 logements – n’est qu’une succession de blocs architecturaux avec un cumul de façades qui semblent tout droit sorties d’un catalogue d’architecture contemporaine. Le contraste avec le tissu urbain existant est d’ailleurs saisissant.

Le quartier des Docks, à Saint-Ouen, un exemple de projet ultra-contemporain

D’où le sentiment qu’à l’heure actuelle, il reste finalement très peu de marge de manœuvre, dans les projets d’aménagement, pour échapper au tout contemporain ou au tout néo-traditionnel. Or il est difficile, dans ce cadre, de faire des choix éclairés en matière d’architecture. La responsabilité des élus signataires des permis de construire, c’est-à-dire les maires, est pourtant énorme. Les décisions qu’ils prennent au cours de leur mandat engagent leur ville ou leur village pour plusieurs décennies.

Éclairer les choix architecturaux : la responsabilité des créateurs de la ville

Il me semble néanmoins que la responsabilité partagée des créateurs de la ville sur ces sujets n’est pas moins grande. Il leur revient d’expliquer et de démontrer, dans leur pratique quotidienne au sein des projets d’aménagement, qu’un choix architectural ne se fait pas a priori : il faut avant tout penser à l’insertion du bâtiment dans son environnement, quartier ou îlot.

Cela se traduit par une attention particulière portée à la hauteur des bâtiments, aux matériaux utilisés, à l’harmonie des couleurs avec l’environnement, au traitement des espaces paysagers. Il faut aussi veiller à l’implantation du projet dans l’espace public, en réfléchissant aux usages et services de proximité à mettre en place. Je pense notamment aux rez-de-chaussée, qui hébergent souvent des locaux techniques ou des parkings, ce qui génère des murs aveugles peu propices à des interactions avec l’espace public. Il faudrait pourtant, dans l’idéal, privilégier une occupation active de ces rez-de-chaussée, via l’implantation de commerces, de services, tout en proposant des halls d’entrée généreux, des travées vers des cœurs d’îlots paysagers, etc. Pour qu’un projet architectural soit cohérent et pérenne, il est donc crucial de replacer le bâtiment dans son contexte urbain. Or, bien souvent encore, les concepteurs de la ville négligent cet ancrage local, qui devrait pourtant être déterminant pour leur projet.

Par ailleurs, les élus n’ont pas toujours conscience des impacts d’un projet sur leur territoire – et là aussi, les créateurs de la ville ont un important rôle de conseil à jouer. Je citerai ici le témoignage d’un maire, issu de l’ouvrage 18 propositions pour un urbanisme durable et une architecture responsable[5] : « On manque de visibilité. On est prêt à lancer des projets importants, mais finalement on n’est pas très bon en études préalables. Par exemple, on sait rarement répondre à des questions comme : ‘veut-on satisfaire les besoins des populations actuelles ou attirer de nouvelles catégories ?’ ou encore ‘pour qui fait-on ce quartier ?’ ».

Je suis pour ma part convaincue que répondre à ces questions lors de la phase des études préalables permet ensuite d’orienter judicieusement les choix architecturaux. Dans l’idéal, il faudrait d’abord prendre le temps de définir les orientations programmatiques et le parti pris urbain (implantation du/des bâtiments dans la parcelle, hauteurs, interactions avec l’espace public, réflexion sur les usages et services…) ; puis, une fois ces orientations mûries, les mettre en perspective à l’échelle du quartier ou de la ville pour évaluer leur pertinence, avant de les partager avec les habitants. Ce n’est qu’à la lumière de tous ces éléments définis et validés que le projet architectural pourrait, finalement, être développé.

*

Si nous voulons faire bouger les lignes de l’aménagement urbain et créer la ville autrement, il me paraît urgent de se doter d’une marge de manœuvre plus importante en éclairant les choix architecturaux. Nous, professionnels de la ville, avons un rôle d’éducation et de sensibilisation à jouer auprès des élus et des habitants. Cela permettrait d’enrichir les discussions et favoriserait la créativité des réalisations françaises. En complément, je crois fermement à l’utilité des études préalables, parce qu’elles permettent de replacer tout nouveau projet dans un environnement élargi et donc de construire un projet pertinent. En ce sens, le conseil en stratégies urbaines que promeut CITY Linked a toute sa place au sein des équipes de conception, car il permet à la fois d’éclairer l’ensemble des décisions qui sont prises et d’enrichir la réflexion sur l’ancrage territorial du projet.

 

[1] Sous la direction de Guy Tapie. Ministère de la Culture/Presses de Sciences Po.

[2] Des entretiens qualitatifs ont tout d’abord été menés auprès de groupes de citoyens ou d’individuels. Dans un second temps, un sondage national a été réalisé en 2013 auprès d’un échantillon de 1201 personnes.

[3] L’abbaye de Cadouin pour le patrimoine en général et local en particulier ; le Nid d’oiseau pour le contemporain à caractère monumental ; le pavillonnaire pour une production bâtie banalisée ; le bâtiment translucide pour une architecture quotidienne d’avant-garde ; le pont pour l’œuvre constructive et technique ; la Maison sur la cascade et le bâtiment du Bauhaus pour le mouvement moderne.

[4] L’architecture néo-traditionnelle est une architecture reprenant les modèles de construction traditionnels en les combinant avec des techniques de construction moderne et les aménagements modernes (parking, ascenseur, etc.). Elle se démarque du nouvel urbanisme qui s’inspire de l’architecture traditionnelle tout en la modifiant, alors que l’architecture néo-traditionnelle copie celle-ci ou la pastiche en l’accommodant sans pour autant modifier son aspect visuel. Source: Wikipédia

[5] Edité par l’Ordre des Architectes – 2010

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