L’Inventaire des Réinventer, co-rédigé par CITY Linked et la journaliste Catherine Sabbah, présente les résultats d’une étude détaillée des 8 APUI lancés en France et dans le monde depuis 2014. L’objectif, pour nous, était de savoir si les APUI répondent bien à leur finalité première : être un levier d’innovation dans la fabrique de la ville. Chemin faisant, nous avons pu tirer cinq grands enseignements à propos de ces nouveaux modes de faire urbains.

Enseignement n°1 – Innovations : retour aux sources

Mixité, jardins en commun, construction en pierre… a priori rien de bien nouveau là-dedans ! C’est moins le quoi que le comment qui nous a donc paru innovant dans ces APUI. L’effet de masse et l’engagement à faire ont en effet donné une toute nouvelle dimension à des propositions qui restaient autrefois anecdotiques ou lettre morte dans les projets urbains.

Plusieurs thématiques peuvent illustrer notre propos. Premier exemple : la mixité, entendue au sens large de mixité programmatique, fonctionnelle et sociale. Elle a toujours été souhaitée, mais sa mise en œuvre se heurtait jusqu’ici à des contraintes à la fois techniques, juridiques et financières. Grâce aux APUI, elle est devenue un invariant : 50% des projets lauréats proposent ainsi plus de 5 programmes différents.

Autre exemple : les nouveaux usages basés sur la notion de partage. On les retrouve dans les APUI en masse et à toutes les échelles : ville, quartier, bâtiment, jusqu’au logement et au bureau lui-même. On peut les classer en trois catégories : les services de proximité et autres lieux de sociabilité (tiers-lieux, cafés, conciergeries etc.), que l’on retrouve dans 60% des projets ; les espaces partagés (toit terrasse, salle polyvalente, atelier de bricolage, pièce d’appoint, etc.), présents dans 80% des projets ; les produits immobiliers (coworking, coliving, colocation), qui sont présents dans 15% des projets.

Les projets présentés pour les APUI paraissent donc, indéniablement, plus qualitatifs que la production ordinaire. Reste à les soumettre à l’épreuve du réel : pourront-ils trouver des modèles économiques et de gestion viables leur permettant de durer dans le temps ?

Enseignement n°2 – Les APUI, vitrine de la ville de demain ?

Dès leur lancement, les APUI ont bénéficié d’une extraordinaire médiatisation qui a facilité leur émergence puis leur mise en œuvre. Des expositions ont été organisées pour faire connaître les projets. Elles ont connu un fort succès auprès du public – à Angers par exemple, où l’équivalent de 10% de la population s’est déplacé. La presse généraliste s’est enfin emparée d’un sujet qui restait jusque-là confiné aux rubriques spécialisées. Les articles élogieux, en France, ont sans doute contribué à la diffusion du modèle à l’international. Cette forte médiatisation a aussi permis aux collectivités de vendre des terrains moins convoités, plus petits, parfois pollués ou mal desservis qui ont finalement bénéficié de cette mise en lumière en trouvant preneurs. Tout cela, au final, représente incontestablement une reconnaissance pour tous ceux qui font la ville.

On peut néanmoins s’interroger aussi sur les effets pervers de cette médiatisation. À chaque nouvelle consultation, les candidats étaient amenés à regarder les projets lauréats des éditions précédentes, d’où parfois un effet de répétition au fil des APUI – on pourrait avoir le sentiment d’un catalogue de la ville ludique, boursoufflée de verdure, artificiellement vertueuse et peuplée de beautiful people, bien loin de la réalité urbaine ! Les candidats ont parfois coché des cases pour plaire aux jurys, sans se demander si leur projet était réellement adapté aux besoins de la collectivité en question. Les interviews que nous avons menées ont ainsi révélé que certains acteurs, comme Plateau Urbain ou La Belle Friche, ont été sollicités à de multiples reprises et se sont parfois retrouvés dans les dossiers de réponse sans qu’on leur ait demandé leur avis…

L’innovation enfin, si elle est apparue comme un formidable levier, peut elle aussi avoir ses effets pervers. Certaines innovations ne fonctionneront pas, mais c’est le jeu : seule l’expérimentation sur le terrain permettra de vérifier celles qui sont viables de celles qui ne le sont pas. Mais les APUI ont aussi poussé les acteurs à survendre leurs innovations pour gagner les projets. Certaines équipes ont reconnu qu’elles proposaient des innovations sans savoir si elles pouvaient fonctionner, juste pour l’effet différenciant.

La belle lumière dont ont bénéficié les APUI commence aujourd’hui à décliner, et l’on entend désormais quelques critiques : ces consultations mobilisent énormément de monde, sont très chronophages, et coûtent très cher. Pourront-elles fonctionner sur le long terme sans toute cette médiatisation, cette lumière qui les a portées jusqu’ici ?-

Enseignement n°3 – Le citoyen oublié

Alors même que les cahiers des charges poussaient les promoteurs à faire des propositions sur les modalités de concertation, le citoyen nous paraît être le grand oublié de ces APUI. Les différentes propositions nous promettent des villes plus durables, mais aussi plus culturelles, plus sportives, plus dynamiques… Pourtant les acteurs, publics comme privés, ne semblent pas s’être demandés pour qui ils construisaient cette ville.

La concertation se révèle ainsi à la fois faible et inégale. On recense bien une démarche de concertation ou de participation citoyenne dans 35% des projets, mais dans les faits, les citoyens n’ont réellement été associés à la phase de conception du projet que dans 11% des cas. Il est vrai que le temps court de la consultation, tout comme son caractère confidentiel, rendait difficile l’organisation d’une concertation en bonne et due forme, surtout sans l’appui de la collectivité. Seules quatre villes (Sceaux, Bagneux, Angers et Toulouse) ont mis en place un processus de concertation en amont ou en parallèle du concours. Il est pourtant bon de rappeler que tous les projets interrompus ou annulés aujourd’hui (soit 9 en tout), à l’exception de celui de Saint-Ouen, le sont à cause d’une opposition citoyenne.

Parce qu’ils font l’économie d’une analyse des besoins réels des citoyens usagers, les projets ont tendance à se focaliser sur une seule catégorie de personnes, le jeune actif urbain. Les co-co-co (coworking, coliving, colocation) sont très vendeurs mais pas vraiment mixtes socialement ! Il est frappant de voir que seuls 3 projets sur 99 proposent des logements intergénérationnels ou pour personnes âgées. De même, aucun projet ne fait état d’une prise en compte du genre ou du handicap.

Enseignement n°4 – Public privé, même combat ?

En 2014, le lancement par Anne Hidalgo et Jean-Louis Missika du premier appel à projet urbain innovant Réinventer Paris a laissé les acteurs du secteur perplexes. Pour la première fois, la Ville allait céder ses terrains non pas au promoteur le plus offrant, mais au meilleur projet au regard d’un certain nombre de critères. Quatre ans plus tard, force est de constater que les APUI ont rebattu les cartes entre public et privé d’une manière tout à fait intéressante.

Ces consultations ont en effet permis un transfert des coûts de programmation et de développement des projets urbains vers les groupes privés. Tout en restant les garantes de l’intérêt général sur leur territoire, puisque les règlements des APUI énonçaient de manière très précise leurs attentes en termes de programmation, les collectivités ont ainsi réussi à faire financer la R&D dans un secteur qui en manquait cruellement.

Côté privé, les APUI sont apparus comme une formidable opportunité d’acquérir du foncier sécurisé et porté politiquement. Les consultations ont également permis à des opérateurs de taille moyenne comme Redman, Quartus, REI Habitat ou Novaxia de tirer leur épingle du jeu dans un marché souvent dominé par les très gros acteurs. Certains promoteurs régionaux y ont trouvé l’occasion de s’implanter pour la première fois sur le marché francilien.

La concurrence générale a par ailleurs clairement créé une saine simulation et bousculé les règles de la promotion immobilière standard en France, issue de décennies de fonctionnalisme sur les plans architectural et urbain et de financiarisation de l’industrie sur le plan économique. Beaucoup d’opérateurs se sont réorganisés pour mieux répondre à ces nouveaux enjeux.

Entre public et privé, la confiance semble aujourd’hui plus grande, l’entente plus cordiale. Avec ces consultations d’un nouveau genre, le secteur public a reconnu les compétences du privé. Quant aux opérateurs, ils portent désormais une responsabilité sociétale qui incombait jusqu’ici exclusivement aux collectivités.

Enseignement n°5 – Le manque de pensée urbaine

L’étude approfondie des APUI révèle, pour finir, un manque significatif de pensée urbaine. Le problème se pose moins lorsque la consultation est organisée par une ville, car celle-ci dispose d’une vue globale de son développement. Mais il apparaît assez nettement lorsque la collectivité qui organise le concours n’est pas celle qui établit la stratégie urbaine, comme c’est le cas pour IMGP. L’une des finalités de cette consultation était de contribuer à créer une identité métropolitaine au niveau territorial. Mais l’éparpillement des projets – et ce malgré leur grand nombre, 55 sites pour la première édition, plus d’une trentaine pour la seconde – répartis sur les territoires sans lien les uns par-rapport aux autres n’échoue-t-elle pas, au final, à créer l’intensité urbaine propre au « faire métropole » ?
L’absence de prise en compte du marché est elle aussi problématique, puisqu’elle fait notamment surgir la question de la potentielle concurrence entre certains sites. On peut ainsi légitimement s’interroger sur la proximité entre les trois projets culturels retenus en Seine-Saint-Denis dans un périmètre de 8 km seulement (Pleyel, La Courneuve et le Fort de Romainville). Les trois projets ne risquent-ils pas de se cannibaliser les uns les autres, au lieu de rayonner sur leur territoire comme ce type de programme a vocation à le faire ?
Enfin, les projets lauréats auront-ils la capacité de répondre aux besoins des villes ? Certains signes nous permettent d’en douter. La plupart des projets qui traitent de mobilité se situent, par exemple, dans un rayon de 4 km autour des gares – alors même que c’est hors de ce périmètre que les villes ont besoin de solutions innovantes de mobilité. Les besoins des personnes âgées sont également très peu adressés – pourtant, la question du vieillissement va devoir être traitée rapidement et à grande échelle dans nos pays. Les projets qui ont été annulés, suite à l’opposition des habitants, montrent aussi que certains élus, en choisissant des projets, ont parfois fantasmé leur territoire au lieu de comprendre la spécificité de ses besoins.

***

Les APUI sont incontestablement venus bousculer les modes de faire urbain. Ils ont initié une dynamique bienvenue dans un secteur figé depuis des décennies et insufflé un nouveau regard sur la ville de demain. Nous retiendrons notamment, parmi les points extrêmement positifs, le renouvellement des rapports entre public et privé, le déploiement à large échelle d’innovations sociétales et la lumière portée sur notre secteur. En tant que cabinet conseil en stratégies urbaines, il nous revient néanmoins de soulever les points de vigilance. La question de la pérennité des innovations proposées se résoudra sans doute avec le temps, qui permettra de tirer bien des leçons et d’avancer sur ces sujets. En revanche, il nous paraît crucial d’alerter dès à présent sur le manque d’ancrage local des projets, la nécessité de se concentrer sur les besoins du citoyen et les effets néfastes de l’absence de pensée urbaine. Autant d’approches qui permettent pourtant, c’est notre conviction, de proposer des innovations urbaines efficaces et pérennes.

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