Chez CITY Linked, nous défendons l’idée que créer la ville autrement, c’est notamment mieux penser en amont comment l’aménager pour tous et toutes. Partout en Europe, à la faveur de recherches mais également d’initiatives d’acteurs engagés de l’urbain, un certain nombre de démarches se développent au profit d’une ville plus inclusive.

Il a quelques mois, une étude menée pour Grand Paris Aménagement sur la prise en compte du genre dans l’aménagement, nous a conduit à rencontrer différents acteurs et actrices pour les faire parler de leurs approches et de leurs projets.

Nous avons ainsi rencontré Héloïse Roman, chargée de projets Egalité en Ville de Genève. En Suisse, la ville est une des pionnières dans la prise en compte du genre dans ses politiques publiques et dans l’aménagement. Elle adopte une méthode progressive débutant par de nombreuses opérations de sensibilisation (le soft) pour infuser progressivement les manières de fabriquer la ville (le hard). En janvier dernier, elle inaugurait ses nouveaux panneaux de passage piétons féminisés. Nous avons voulu l’interroger pour en savoir plus sur l’origine et les objectifs de ce projet, la manière dont il a été mené, et les moyens qui lui ont permis d’aboutir à la mise en œuvre de cette démarche.

6 nouvelles silhouettes des panneaux piéton de Genève, © Ville de Genève

–  Héloïse Roman, vous avez mené ce projet de féminisation des panneaux de Genève, pouvez-vous nous expliquer quel est votre rôle au sein de la municipalité de Genève ?

“Je travaille au sein du service Agenda 21-Ville Durable. Ce service est en charge des missions liées au développement durable et donc de tout ce qui touche aussi bien aux aspects environnementaux qu’aux aspects économiques ou sociaux. Le service est organisé en plusieurs pôles qui travaillent sur les thématiques environnementales, d’économie sociale et solidaire, d’agriculture de proximité, d’insertion socio-professionnelle et également de lutte contre les discriminations. Je travaille dans ce dernier pôle qui traite des questions d’égalité femmes-hommes mais aussi de diversité et de droits LGBTIQ+. Notre mission est de développer des politiques et des projets spécifiques à chacune de ces thématiques et de pouvoir les articuler les unes avec les autres.”

– Pouvez-vous nous expliquer dans quel contexte a été initié le projet de féminisation des panneaux ?

“Cela fait 13 ans que nous développons une politique de promotion de l’égalité de genre à Genève. Nous menons des projets de sensibilisation auprès de différents publics, que ce soit auprès du grand public mais aussi auprès de publics de professionnel  ou du personnel de la ville. Progressivement nous avons aussi amorcé un questionnement plus transversal sur la prise en compte du genre dans l’ensemble des politiques publiques municipales. Enfin, un travail important est également mené sur l’égalité dans les politiques RH de la ville.

Depuis 2014, nous travaillons sur la thématique du sport et des loisirs. Nous avons ainsi mené toute une série de projets de sensibilisation et avons également conduit une enquête sur les pratiques sportives des femmes à Genève. Cette enquête nous a permis de mettre en place un plan d’action au niveau de la politique sportive et de loisirs de la ville.

Un des enjeux ressortant de l’enquête était la poursuite du sport chez les femmes qui ont des enfants et pour qui l’articulation de la vie familiale et professionnelle relève déjà du défi. Deux mesures sont ainsi ressorties de cette enquête. La première est de favoriser des activités parents-enfants pour des familles avec des enfants en bas-âge. La seconde était de travailler sur un projet de garderie sportive sur site. Le Service des sports a ainsi  un projet de rénovation de centre sportif dans lequel il est prévu d’intégrer une garderie sportive pour les enfants.

Dans le cadre nos projets « Genre et sports », nous avons aussi commencé à toucher à l’enjeu de l’espace public à travers les questions liées aux infrastructures sportives en libre accès tels que les skate-parks. On a fait le constat que les skate-parks étaient majoritairement fréquentés par des garçons. Au skate-park de Plainpalais, qui est l’un des plus grand skate-park d’Europe en plein cœur de Genève, le Service de la Jeunesse a développé, avec une association qui donne des cours de skate, des actions spécifiques pour encourager les filles à venir s’essayer au skate. Aujourd’hui, on y observe plus de filles qu’avant mais c’est un processus dans la durée. Quoi qu’il en soit, on veille à ce que ces infrastructures restent ouvertes et puissent être utilisées par tous et toutes.

Skate-park de Plainpalais à Genève, © Ville de Genève

Nous avons également développé des réflexions et un plan d’action autour de la thématique des violences faites aux femmes et du harcèlement dans l’espace public, intitulé « Objectif zéro sexisme dans ma ville ». Dans ce cadre, nous avons par exemple sensibilisé la police municipale à ces enjeux, développé une campagne d’affichage ou encore un projet pilote de prévention du sexisme dans les manifestations et les lieux de fête en plein air.

Affiches de la campagne de sensibilisation « Objectif zéro sexisme dans ma ville » de Genève, © Ville de Genève

Nous travaillons aussi sur les cours de récréation des écoles. Les observations menées sur ces espaces nous conduisent au constat que les garçons y occupent souvent une place centrale tandis que les filles sont reléguées à la marge. Nous avons ainsi quelques projets pilotes développés par les écoles elles-mêmes ou des partenaires associatifs, en collaboration avec le Service des écoles et institutions pour l’enfance. Ils visent à repenser l’aménagement de ces cours de récréation au profit d’une appropriation plus égalitaire de l’espace.

Enfin, nous essayons d’impulser une réflexion transversale sur les questions de genre dans l’espace public. C’est dans ce contexte qu’est arrivé le projet de féminisation des panneaux des passages piétons. L’idée était de pouvoir travailler sur les symboles et d’avoir une réflexion sur la représentation des femmes dans l’espace public. Nous avons développé deux projets qui s’inscrivent dans cette réflexion. Le premier est la féminisation de la moitié des panneaux de signalisation des passages piétons pour remplacer, par plusieurs silhouettes de femmes, la silhouette très masculine qui y figurait. Le second est le projet « 100Elles* », mené avec l’association l’Escouade, qui nous a permis d’accrocher sous 100 plaques de noms de rues, des plaques alternatives avec des noms de femmes. C’est un projet qui est toujours en cours.”

Projet de féminisation des noms de rue « 100 Elles* » à Genève, © Ville de Genève

– Comment vous est venue cette idée de féminisation de panneaux ?

“Il y a eu des exemples avant nous, comme Vienne qui a fait des feux de passages piétons avec des hommes, des femmes, des couples, etc. C’est un projet que l’on avait suivi avec intérêt. L’idée à l’origine était aussi de travailler sur les feux des passages piétons mais en Suisse il y a une ordonnance fédérale qui gère ces feux et ce n’est pas possible de les transformer. En ayant fait un tour d’horizon de ce qu’il était possible de faire ou non, il est apparu que les seuls panneaux que l’on pouvait transformer étaient les panneaux des passages piétons car ce sont des panneaux non-prescriptifs mais informatifs. C’était la première raison pour laquelle on a fait ce choix, mais c’était aussi en raison de la silhouette très masculine de ces panneaux : un homme avec un chapeau et un costume. Il n’était vraiment pas neutre. Il y avait 500 panneaux de ce type dans la ville, nous avons donc décidé de remplacer la moitié de ces panneaux par des silhouettes féminines.”

A gauche : graphisme originel des panneaux piéton Genévois et à droite : 1 des 6 nouveaux graphismes des 250 panneaux modifiés, © DR

– Quelles sont donc les nouvelles silhouettes qui ont remplacé la silhouette masculine des anciens panneaux ? Comment avez-vous fait ces choix et comment avez-vous, notamment, géré le rapport aux représentations stéréotypées ?

“Nous avons souhaité proposer une diversité de silhouettes féminines pour prendre en compte les enjeux d’intersectionnalité. Nous avons essayé d’éviter de reproduire des stéréotypes mais c’est très difficile. On a essayé de trouver des compromis et de faire au mieux  mais il est impossible d’avoir une sélection complètement inclusive avec ce genre de représentations visuelles, et nous n’avions pas cette prétention-là. Avoir une diversité de personnages, c’est déjà un premier pas. Nous avons donc choisi de représenter 6 silhouettes différentes, avec notamment une femme enceinte, une personne âgée, un couple de femme, une femme avec une coupe afro ou encore une femme un peu plus ronde.”

– Qui a participé à la mise en place de ce projet ? 

“Pour toutes les questions de genre et d’espace public, nous travaillons en lien avec le réseau associatif, d’autres institutions genevoises, des expert-e-s du monde académique, etc. Par exemple pour le projet « 100 Elles* », c’est une association qui a imaginé le projet, travaillé avec des historiennes et les services de la Ville.

Le projet des panneaux de signalisation des passages piétons a été mené par une équipe à l’interne et en collaboration avec le Canton de Genève. Il y avait de nombreuses questions techniques et juridiques.

Par ailleurs, ce projet était en lien avec le programme de la Maire en fonction en 2019-2020. En Suisse et à Genève, nous sommes un système politique qui n’est pas le même qu’en France. Au niveau communal, nous n’avons pas un ou une maire élu pendant 5 ans. Nous avons un exécutif à la tête de la Ville, avec 5 responsables politiques élu-e-s pour 5 ans. Ils sont chacune en charge d’un département de la Ville et ont un certain nombre de prérogatives pendant la législature. Chacun accède à son tour au statut de maire pour une année.  En juin 2019, l’élue politique en charge de mon département, Sandrine Salerno, est devenue Maire et a choisi de mettre l’accent sur les questions d’égalité et de genre dans l’espace public durant son Année de Mairie.”

– Quel a été le coût de ce projet  et comment a-t-il été financé ? 

“Le projet a couté environ CHF 50’000. C’est un projet qui a été financé sur le budget de l’année de Mairie. Pendant son année de mairie, le ou la Maire choisit une thématique qu’il ou elle souhaite développer et dispose d’une ligne budgétaire pour le réaliser. C’est par ce budget que le projet de féminisation des panneaux de passages piétons a été financé.”

– Quels ont été les retours ?

“Cela a été assez intense. Le projet a suscité beaucoup de réactions. Il y a eu une importante couverture du projet par la presse suisse et internationale. Nous avons été assez surpris-e-s de l’étendue des réactions. Cela a provoqué des réactions outrées de la part de certaines personnes qui se sont demandées pourquoi nous dépensions de l’argent pour cela. Mais nous avons eu aussi beaucoup de retours très positifs. Je pense qu’on peut l’analyser par le fait que dès que l’on touche aux symboles, on est sur un terrain sensible et assez émotionnel pour beaucoup de personnes. Et comme toujours lorsque l’on travaille sur ces thématiques, les avis sont souvent très tranchés. Mais au moins, le débat a été lancé.”

– Vous avez mené ce travail de diversification sur les silhouettes féminines, qu’en est-il des silhouettes masculines restantes qui ne représentent pas non plus la diversité des profils masculins ?

“Nous nous sommes posés la question du travail à faire sur les silhouettes masculines. Mais à ce moment-là, pour des questions de budget et parce que nous voulions symboliquement travailler sur la question de la sous-représentation des femmes dans l’espace public, nous avons décidé d’en rester là. Mais cela n’empêche que l’on pourrait tout à fait imaginer la suite du projet avec la diversification des silhouettes masculines.”

– Est-ce d’actualité ?

“Ce n’est pas encore prévu, non. Madame Salerno a choisi de mettre l’accent sur ces questions d’égalité et de genre dans l’espace public durant son année de Mairie. La décision de diversifier les figures masculines ne se fera pas sur son mandat. En juin 2020, l’exécutif de la Ville va être renouvelé et une nouvelle équipe prendra ses fonctions, je ne peux donc pas vous répondre pour ce projet spécifique. Mais quoi qu’il en soit, il y aura une continuité sur le travail entamé de manière générale sur les questions de genre dans l’espace public.”

– Pour conclure, quelles sont les perspectives pour la prise en compte du genre dans l’aménagement à Genève ?

“L’idée c’est de pouvoir développer de plus en plus ces réflexions pour les élargir et les mettre en œuvre de manière transversale sur les questions d’aménagement et d’usages de l’espace public. Nous sommes d’ailleurs en train de mener une enquête sur les pratiques urbaines des femmes pour comprendre plus précisément quels sont les enjeux que les femmes rencontrent dans l’espace urbain à Genève.

Je pense que sur les questions liées au genre et à l’espace public, et même si nous avons déjà mené un certain nombre d’actions, nous ne sommes qu’au début du questionnement. Les projets d’aménagement sont complexes parce que leur planification s’inscrit dans la durée. Ce qui se fait aujourd’hui a été décidé il y a longtemps. Ce n’est dès lors pas si évident d’intervenir dans ces processus-là. Il est nécessaire de porter ces sujets-là auprès des équipes d’aménagement. Mais c’est un processus sur la durée, cela prend du temps de sensibiliser les , de les convaincre, de questionner les façons de faire et d’amener à des changements. C’est vraiment un travail de fond et il faut saisir toutes les opportunités : faire un atelier de sensibilisation avec des professionnels de l’aménagement, porter des discussions et des réflexions dans le discours public, mener des projets pilotes, etc. Et on le constate de plus en plus dans la pratique : les gens commencent à entendre et à intégrer le fait que les questions de genre font  partie des préoccupations. Mais pour que cela s’institutionnalise vraiment et que cela devienne une sorte de réflexe, il va falloir un peu plus de temps.  Dans l’intervalle, il faut travailler sur l’espace urbain de différentes manières : sur l’animation, sur l’aménagement, sur l’appropriation, et tous ces éléments forment différentes facettes d’une même médaille pour que la ville, in fine, soit faite pour tous et toutes.”

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